Coronavirus : Emmanuel Macron avait-il réellement besoin de prendre la parole ?

Instauration d’un confinement ou d’un couvre-feu, levée des restrictions, ouverture de la vaccination… Depuis le début de l’épidémie, les sept prises de parole d’Emmanuel Macron ont concordé avec les grandes étapes dans la gestion de la crise du coronavirus.

Pourtant, ce lundi soir, on ne prend pas trop de risque en affirmant que le président de la République n’annoncera ni reconfinement, ni couvre-feu. Mais si rien de tout ça n’est au programme, pourquoi Emmanuel Macron prend-il la parole, alors qu’il pourrait laisser ses ministres s’en charger ?

Convaincre les soignants, rassurer les Français

Outre le possible élargissement du pass sanitaire ou la précision du calendrier de la réforme des retraites, c’est surtout l’obligation vaccinale des soignants qui doit être tranchée ce lundi soir. Et si le président de la République se charge lui-même de l’annonce, c’est que la mesure cristallise les débats. Selon les derniers chiffres de la Fédération hospitalière de France (FHF), le taux de vaccination des soignants plafonne à 57 % dans les Ehpad et 64 % à l’hôpital. Comment convaincre les Français réticents à se faire vacciner si les professionnels qui les soignent sont eux-mêmes réticents au vaccin ?

Pour Alexandre Eyries, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication à l’université de Bourgogne*, l’objectif d’Emmanuel Macron est multiple : faire de la pédagogie, rassurer et convaincre. « Il y a d’abord une part de pédagogie, expliquer à la population pourquoi il impose cette mesure. Et puis, il doit convaincre les soignants, montrer qu’ils doivent être protégés pour protéger les autres. Mais il doit également rassurer les Français, car la défiance des soignants face à la vaccination, ça provoque énormément de troubles dans l’opinion publique », a-t-il expliqué à 20 Minutes.

Une étape clé de la crise sanitaire

A mesure exceptionnelle, discours exceptionnel. Et pour cause, la situation épidémique inquiète de plus en plus les autorités : les cas de contaminations remontent, notamment en raison du variant Delta, les chiffres de la vaccination stagnent et l’arrivée d’une quatrième vague dès cet été menace l’Hexagone. « On est dans une phase de transition, il y a beaucoup d’incertitudes sur la vaccination, l’obligation pour les soignants, sur le taux d’immunité collective à atteindre, sur les vacances qui pourraient devenir une bombe à retardement si les Français relâchent leurs efforts », avance l’enseignant-chercheur, qui estime également que le chef de l’Etat veut rappeler aux Français que l’épidémie est là et qu’il ne faut pas relâcher les efforts.

Ce lundi soir, le chef de l’Etat prendra la parole pour la huitième fois depuis le début de l’épidémie en mars 2020. S’il a laissé les phases intermédiaires à ses Premiers ministres – Edouard Philippe puis Jean Castex – ainsi qu’à son ministre de la Santé, Olivier Véran, Emmanuel Macron est intervenu à chaque étape clé de la crise sanitaire. Et le discours de ce lundi soir ne va pas échapper à la règle. « Il prend la parole à chaque fois qu’il y a un moment charnière, qu’il y a une avancée, de nouvelles mesures ou que ces dernières ont été levées. Il veut montrer que c’est lui qui fixe le cap, qui dicte l’agenda sanitaire », décrypte Alexandre Eyries, estimant que ce sont des discours « où il réaffirme la responsabilité qu’il a envers les Français, où il réaffirme ses fonctions régaliennes. Il y a une volonté de redevenir Jupiter qui dicte la marche à suivre ».

Centralisation du pouvoir

Si Emmanuel Macron prend la parole, ce lundi soir, c’est aussi parce que, depuis le début de l’épidémie, l’exécutif français a choisi de centraliser la gestion de la crise sanitaire, voire de verticaliser : « On a vu pendant la crise du coronavirus qu’Emmanuel Macron décide, il fait appliquer sa politique par ses ministres qui donnent les consignes nationales, qui sont ensuite appliquées par les préfets à l’échelle territoriale », détaille Alexandre Eyries.

Une centralisation dénoncée par les politistes Delphine Dulong et Brigitte Gaïti qui s’inquiètent du rétrécissement de l’espace de la décision politique de la crise autour de la figure présidentielle : « Le dispositif permet d’émanciper la figure élyséenne ; le conseil de défense se réunit à l’Elysée sous conduite présidentielle, les grandes décisions sont énoncées solennellement par le président de la République dans des retransmissions télévisées touchant un large public, les mesures plus sectorielles sont présentées par les membres du gouvernement. Les hiérarchies politiques sont ainsi mises en scène », expliquaient-elles dans une tribune publiée chez nos confrères du Monde, fin janvier.

Et si, avec ce discours, Emmanuel Macron voulait rappeler que c’était lui, le chef de l’Etat, au sens littéral ? « Quand il y a une tempête, il y a un capitaine, et là, le capitaine, c’est le chef de l’Etat. On n’est pas dans une posture d’homme providentiel, mais un homme de la situation qui veut se montrer digne de la confiance que le peuple lui a accordée », conclut l’enseignant-chercheur de l’université de Bourgogne.

*Auteur de La communication politique 3.0 ?, éditions universitaires de Dijon