Coronavirus : Collective ou croisée, réelle ou supposée… L’immunité face au Covid fait débat

Diagnostic tests and antibody blood tests in Antibes, France on April 29, 2020 during the COVID-19 Coronavirus pandemic. (Photo by Lionel Urman/Sipa USA)/29756055//2004291530 — Lionel Urman/Sipa USA/SIPA

Peut-on être protégé contre le Covid-19 après de banals rhumes ? La protection collective est-elle plus élevée qu’on ne le pensait ? Derrière ces questions, une notion centrale en débat depuis le début de la pandémie de coronavirus : l’ immunité. Certains y voient un rempart contre une deuxième vague épidémique immédiate, mais pour d’autres, ces espoirs sont prématurés.

« L’absence de résurgence de cas de Covid-19 après l’allégement du confinement dans plusieurs pays est intrigante », note sur Twitter le Pr François Balloux, de l’University College de Londres. Parmi les pistes d’explication, la possibilité qu’une « proportion de la population puisse avoir une immunité préexistante au SARS-CoV-2 ». Cela pourrait être « potentiellement dû à une exposition passée à d’autres coronavirus responsables de banals rhumes ». Et « pourrait expliquer certaines observations intrigantes, comme par exemple les cas où il n’y a pas de contamination entre conjoints », ajoute le Pr Balloux.

Une hypothèse que fait sienne Yonathan Freund, professeur de médecine d’urgence à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Il s’appuie sur ce qu’il y a observé : une baisse importante du nombre de contaminations chez les médecins par rapport au début de l’épidémie. « C’est de la pure spéculation mais ça pourrait vouloir dire que des gens ont une immunité naturelle ou acquise », dit-il à l’AFP. « La deuxième vague n’arrive pas et n’arrivera probablement pas » en France, juge le Pr Freund, alors que les indicateurs sont au vert près de trois semaines après la levée du confinement.

Une meilleure protection grâce aux autres coronavirus ?

L’hypothèse qu’on puisse être immunisé contre le nouveau coronavirus après avoir été exposé à d’autres virus bénins de la même famille avait déjà été avancée au début de l’épidémie pour expliquer la faible contamination des enfants (puisqu’ils sont souvent enrhumés). Ce concept d’« immunité croisée » a repris de la vigueur avec la parution mi-mai d’une étude américaine dans la revue spécialisée Cell.

Selon elle, 40 à 60 % de la population pourrait être immunisé contre le Covid-19 sans même y avoir été exposé, grâce à l’action de cellules protectrices, les lymphocytes T, précédemment activés par d’autres coronavirus responsables de rhumes. Mais selon ses auteurs, il ne faut pas en déduire que l’épidémie s’achève. « Notre étude ne porte pas sur cette hypothèse et ne permet en aucune manière de la soutenir », assurent à l’AFP deux des coauteurs, Alessandro Sette et Shane Crotty, du La Jolla Institute for Immunology (LJI) en Californie. « Certains individus infectés font des formes sévères voire meurent, alors que d’autres ont très peu de symptômes : notre étude suggère qu’une immunité préexistante pourrait être l’un des facteurs, mais à ce stade c’est juste une hypothèse qui nécessite d’autres travaux », soulignent les deux chercheurs.

L’idée d’une cible réduite

Une prudence partagée par l’OMS. « Il n’y a pas de preuve qu’une précédente infection à un autre coronavirus empêche de contracter le Covid-19 », estime Michael Ryan, l’un de ses responsables. Immunité croisée ou pas, certains scientifiques, de plus en plus nombreux, pensent que tout le monde n’est pas susceptible d’attraper le Covid-19. « C’est faux de présumer que tous les individus sont autant susceptibles [de contracter la maladie] et autant exposés les uns que les autres », indique à l’AFP la Dr Gabriela Gomes, chercheuse à la Liverpool School of Tropical Medicine. « On sait peu de choses sur les facteurs qui déterminent ces variations individuelles : cela pourrait être une immunité croisée mais aussi des facteurs génétiques, d’âge, de mode de vie, et plus sûrement une combinaison de nombreux éléments », poursuit-elle.

Sur le plan théorique, cette idée d’une cible réduite expliquerait pourquoi les premières estimations de la proportion d’individus qui ont été infectés par le SARS-CoV-2 sont si basses (environ 5 à 10 % de la population totale dans plusieurs pays). Cela impliquerait aussi que le seuil d’immunité collective est moins élevé que ce qu’on pensait. L’immunité collective est atteinte quand une part suffisante de la population est infectée, ce qui met fin à l’épidémie. C’est ce seuil que la Suède a espéré franchir en n’optant pas pour le confinement.

Le 70 %, une simple croyance ?

Jusqu’alors, il est communément admis que cette barre se situe autour de 60 à 70 % de la population. Mais la Dr Gomes objecte que cette estimation provient de modèles mathématiques qui ont négligé « les variations individuelles de susceptibilité et d’exposition à la maladie ». Selon une étude qu’elle a co-écrite (pas encore évaluée par d’autres scientifiques), le seuil d’immunité collective serait en fait bien plus bas, autour de 10 à 20 % de la population. « 70 %, c’est purement un nombre magique » qui relève de la « croyance », abonde pour l’AFP le Pr Jean-François Toussaint, scientifique français qui ne croit pas à une deuxième vague.

La Dr Gomes ne va pas aussi loin : elle s’attend à « une augmentation des cas qui ressemble à une deuxième vague dans les pays les moins touchés jusqu’ici ». En revanche, « des pays plus touchés sont plus proches de l’immunité de groupe », ce qui entraînerait simplement l’éclosion « de petits foyers, localisés dans les régions les moins affectées par la première vague », avance-t-elle. Au-delà des conséquences immédiates de la fin du confinement, une inconnue subsiste sur la saisonnalité du virus et l’éventualité d’une deuxième vague à l’automne et l’hiver prochains dans l’hémisphère Nord.

Une réponse au virus

Que toutes ces hypothèses se vérifient ou non, on commence à en savoir plus sur le mécanisme d’immunité contre le Covid-19. Une étude française de l’Institut Pasteur montre que même les patients atteints de formes mineures développent des anticorps potentiellement susceptibles de les immuniser.

L’objectif est maintenant « d’étudier comment va évoluer cette réponse : est-ce que les anticorps vont se maintenir, avoir cette activité neutralisante et pendant combien de temps », explique à l’AFP le Pr Olivier Schwartz, responsable de l’unité Virus et immunité à Pasteur. Et pour Michael Ryan, de l’OMS, toutes les récentes avancées des connaissances sur l’immunité sont surtout encourageantes dans la perspective d’un vaccin.

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