Coronavirus : « Ça s’est résumé à des bonbons et du gel »… Ils confient leur tristesse de quitter leur boulot sans pot de départ

Un verre de vin rouge renversé (Illustration) — Pixabay

  • Depuis mars, les différents confinements et le télétravail ne favorisent pas la chaleur humaine et les réunions festives au travail.
  • Un manque qui s’avère difficile à vivre pour celles et ceux qui quittent leur entreprise, leur hôpital, leur école, leur rédaction.
  • D’autant plus quand il s’agit d’un départ à la retraite, moment toujours symbolique et où les démonstrations de reconnaissance et les attentions comptent beaucoup pour mettre un point final à sa carrière.

Il est des étapes qui marquent une vie. Le départ d’une entreprise où l’on a roulé sa bosse plusieurs années, voire durant toute sa carrière, en fait partie. Malheureusement, comme de nombreuses réjouissances, les pots qui accompagnent ces « au revoir » sont empêchés depuis des mois par l’épidémie de coronavirus. Ce qui n’aide pas les personnes concernées à tourner la page…

« Comme une impression d’inachevé »

Marie, 31 ans, a quitté récemment son entreprise après sept ans de bons et loyaux services. En catimini. « Impossible d’organiser un pot de départ à la société, ce qui aurait permis de rassembler tous mes collègues. C’est aussi plus difficile de se retrouver à l’extérieur, au vu des limitations exigées par le contexte sanitaire. Du coup, je n’ai rien fait et je suis déçue. Comme une impression d’inachevé, moi qui avais tant pensé à ce fameux pot de départ que je ferais un jour et au petit groupe que j’aurais réuni. Résultat : je n’ai pas pu dire au revoir à certains collègues, aucun remerciement, ni cadeau de départ de ma hiérarchie. »

Pas facile non plus pour Cloé, 27 ans, qui a également répondu à notre appel à témoignages. Confinée en Normandie chez ses parents, elle apprend en mars 2020 qu’elle a décroché un autre emploi. « J’ai contacté les personnes une par une pour leur annoncer la nouvelle. Mon « pot de départ », si on peut l’appeler ainsi, s’est résumé à ramener des sachets de bonbons individuels, avec à disposition du gel pour éviter toute transmission du virus. C’était un comble, car j’étais la personne qui adorait ramener des gâteaux pour diverses occasions ou organiser des jeux pour les pots de départs ! » Un moment de réjouissances, de convivialité et de souvenirs qui apparaît important quand on a passé quelques années cinq jours par semaine dans un même lieu.

« On m’a volé mon départ en retraite »

Cette tristesse est démultipliée quand il s’agit de mettre un point final à une carrière. Michèle, 62 ans, était agent des services hospitaliers depuis 1982. Le 30 mars dernier, elle tire son chapeau, le cœur lourd. « Cela a été un déchirement d’être partie comme une voleuse. Un repas était organisé le 1er avril, cinquante de mes collègues avaient répondu présent. Tout a été annulé en pensant le repousser de quelques semaines… » Sauf que les mois passant, décaler les réjouissances est de moins en moins une option. Finalement, Michèle organise un goûter dans son jardin avec une vingtaine de collègues. « Pour moi, le cœur n’y était pas. J’avais donné une partie de ma vie pour mon travail. On m’a volé mon départ en retraite et j’ai abandonné mes collègues. C’est peut-être pas grave par rapport à toute la souffrance que le Covid a apportée dans notre vie, mais moi, je ne pourrais jamais dire que je suis partie dans la joie. »

« Ce qui m’a un peu perturbé, c’est d’arriver vers l’échéance, réaliser les démarches de demande de retraite et que l’employeur ne vous propose rien, après plus de quarante-quatre ans passés dans la même entreprise, regrette Denis, 60 ans. Ce n’est pas seulement l’organisation d’un pot de départ, il n’y a même pas un petit mot, le néant. » Ce manque de reconnaissance, dont plusieurs internautes se plaignent, n’étonne pas Elisabeth Couzon, psychologue clinicienne et autrice de Cahier d’exercices pour être un retraité heureux. « C’est évident que cette absence de pot de retraite génère de la frustration. Le parcours professionnel et relationnel n’est pas honoré, on n’est pas remercié de nos bons services et on n’a pas remercié les autres d’avoir participé à une belle carrière. »

Un pot pour tous les départs

Pour elle, il est important de boucler cette expérience par un acte concret, pour soi ou ses collègues. Donc charge à chacun de trouver une façon de se retrouver, en vrai ou par écran interposé. « On peut proposer une réunion Zoom avec les collaborateurs pour se dire au revoir, suggère la psychologue. Ou même un pot de départ virtuel, dire ce qu’on a aimé, entendre les réponses des autres. On peut aussi préparer un trombinoscope avec un petit mot écrit par tous les collaborateurs pour un collègue qui part. » Ou envoyer à son domicile un cadeau qu’il ou elle ouvrira devant l’écran.

Véronique, 64 ans, professeure d’Histoire-Géographie, a dû quitter son établissement en temps de Covid-19. Mais sa fille lui avait préparé une belle surprise : elle avait collecté « les bons mots de ses collègues et organisé une cagnotte impressionnante ». Marc, 64 ans, directeur d’entreprise, a trouvé une autre bonne idée. « Remis à plus tard, mais plusieurs fois reporté, cet événement perd petit à petit de son sens. Je vais proposer dès que possible un pot avec tous les départs pendant le Covid. Ce sera moins personnel, mais cela fera du bien ! »

« Quand une porte se ferme, une autre s’ouvre »

Au-delà du moment symbolique du pot, Elizabeth Couzon, qui a organisé de nombreux stages pour bien préparer sa retraite, le martèle : il faut voir ce départ comme un nouveau projet. « L’idée, c’est que quand une porte se ferme, une autre s’ouvre. Si on ne prépare pas sa retraite, cela peut créer un grand vide, en particulier en cette saison hivernale. En plus, avec le Covid-19, il reste difficile de faire des activités, donc on ne peut pas s’inscrire dans un projet culturel ou sportif. »

Covid ou pas, Elizabeth Couzon répète que chacun a les ressources pour rebondir. « Pendant les stages que j’animais, une chose m’a frappé : certains, surtout des hommes, me disaient « Je n’ai pas d’idée de ce que j’aurais envie de faire après, j’ai tout donné à mon entreprise ». Je leur répondais : « Quand vous étiez petit, quelle est la chose dont vous rêviez et que vous n’avez pas faite ? » » Reste que certaines passions (la couture, la cuisine ou les jeux en ligne) s’annoncent plus compatibles avec les restrictions que d’autres (le tango, la chorale, le sport collectif en salle)…

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