Coronavirus aux Antilles : Pourquoi autant de Guadeloupéens et Martiniquais sont réfractaires à la vaccination ?

Partout en France, le vaccin contre le coronavirus et l’extension du pass sanitaire est loin de faire l’unanimité. Samedi dernier, plus de 200.000 personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre la vaccination. Mais dans les territoires des DOM-TOM le rejet semble bien plus marqué.

En Guadeloupe, selon les derniers chiffres de l’Agence régionale de santé (ARS), seuls 27,7 % des adultes ont reçu au moins une dose de vaccin contre 63,48 % sur l’ensemble de la France. En Martinique selon l’ARS, 16,14 % de la population âgée de plus de 12 ans a un schéma vaccinal complet, alors que plus de la moitié de la population française a reçu deux doses de vaccin. Un décalage de taille lié à différents facteurs propres à ces territoires d’Outre-mer.

Des mesures inadaptées à la situation des Antilles ?

On observe aux Antilles comme partout en France, une certaine défiance d’une partie de la population à l’égard du gouvernement dû à la gestion de la crise sanitaire. Maureen Galou, médecin généraliste au CHU de Guadeloupe et travaillant au centre de vaccination du Souffle du Nord à Port-Louis, a eu l’occasion de discuter avec de nombreux patients réticents à la vaccination. « Beaucoup évoquent la communication du gouvernement qu’ils accusent de dire tout et son contraire depuis plusieurs mois et qui les rend méfiants », rapporte-t-elle.

A cela s’ajoute le fait que « certains ont aussi eu le sentiment que l’on imposait aux Antillais des mesures qui ne correspondent pas forcément à la situation et aux particularités locales », rapporte Stéphanie Mulot, professeure de sociologie spécialiste des Antilles (Université de Toulouse, CERTOP et Laboratoire Caribéen de Sciences Sociales).

« Si le gouvernement dit que c’est sûr, c’est que ça ne l’est pas »

« Et quand il y a défiance vis-à-vis du gouvernement, parallèlement les personnes adhèrent à des croyances erronées sur les vaccins », observe Romy Sauvayre, Maîtresse de conférences HDR en sociologie à l’Université Clermont Auvergne, chercheuse au CNRS et auteure du livre Croire à l’incroyable. « Les études menées ces vingt dernières années partout dans le monde sur les personnes refusant ou hésitants à se faire vacciner montrent qu’il y a un rejet du décideur et un mécanisme qui consiste à dire « si le gouvernement dit que c’est sûr, c’est que ça ne l’est pas » », analyse l’experte. Toujours selon les études, ces personnes vont alors surestimer les effets secondaires des vaccins, ce qui va les conduire à le refuser, sans pour autant intégrer la sphère conspirationniste.

A ce propos, le docteur Maureen Galou a constaté que certains soignants du CHU de Guadeloupe qui hésitaient à se faire vacciner ont été freinés par le fait que cela devienne obligatoire : « La précipitation du gouvernement leur a fait se dire qu’il y avait quelque chose de pas net et de bizarre ».

« Une histoire antillaise d’opposition à la domination coloniale »

Mais la défiance envers la classe politique est aussi liée à des antécédents propres aux Antilles et notamment la crise du chlordécone. Ce pesticide très toxique utilisé pendant plus de vingt ans dans les bananeraies en Guadeloupe et Martinique a contaminé les animaux, l’environnement, mais aussi les populations. En novembre 2019, une commission d’enquête parlementaire a jugé l’État français responsable du scandale du chlordécone. « Lors des diverses manifestations aux Antilles ces derniers mois et années pour demander justice à l’Etat, il y a eu des violences policières qui ont mis un coup à la confiance envers les autorités en général », souligne Stéphanie Mulot.

Romy Sauvayre observe également que dans le profil type des personnes refusant la vaccination, il y a une forte adhésion à la liberté : « Ils privilégient leur liberté individuelle avant toute chose et considèrent qu’ils ont le choix d’accepter ou non un vaccin. Comme ils sont attachés à leur liberté, toute contrainte leur semble inacceptable. » Aux Antilles cet attachement est aussi difficilement dissociable de l’histoire des territoires. Pour Stéphanie Mulot, « il y a l’idée que les discours officiels sont des discours de peur pour mieux contrôler les gens et limiter leurs libertés individuelles. Cette idée se heurte à la posture de résistance qui s’inscrit dans une histoire antillaise d’opposition à la domination coloniale. »

Les réseaux sociaux, source d’information anxiogène

La défiance ne s’exerce pas uniquement envers le gouvernement, mais aussi au niveau des autorités sanitaires. Celle-ci est notamment portée par la controverse autour du professeur Raoult. « Cela a laissé des traces profondes en Guadeloupe et Martinique. Cela a montré à certaines personnes qu’il fallait exercer un sens critique à l’égard par exemple de l’idéologie du tout vaccinale », rapporte Stéphanie Mulot.

Et pour aiguiser leurs sens critiques vis-à-vis des autorités sanitaires et politiques, ces personnes ne passent pas par les médias. « Les études montrent qu’ils vont s’abreuver d’informations sur les réseaux sociaux où se diffusent énormément de croyances diverses et variées très anxiogènes vis-à-vis des vaccins », constate Romy Sauvayre. Ainsi, plusieurs informations affirmant que des personnes seraient mortes en Guadeloupe et en Martinique quelque temps après s’être fait vacciner, ont circulé dernièrement sur les réseaux.

Une volonté de revaloriser des compétences locales

Ces informations alimentent l’idée que le vaccin serait inefficace, voire toxique et qu’il ne sert à rien surtout lorsque l’on n’est pas une personne à risque. De là, naît le sentiment d’invulnérabilité. « Au début de l’épidémie il y avait cette impression que le danger venait d’ailleurs et que ce qu’il se passait en métropole ne se passait pas aux Antilles, se rappelle Stéphanie Mulot. Les gens ne se sont pas reconnus dans les profils à risque alors que paradoxalement il y a aux Antilles une prévalence de personnes souffrant d’obésité, d’hypertension artérielle, d’insuffisance respiratoire, ainsi que des personnes âgées. Cela aurait dû augmenter au contraire la conscience du risque. »

Ce climat de défiance s’est enfin installé dans un contexte de revalorisation des compétences locales des Guadeloupéens et Martiniquais. « Au niveau culturel, syndical et politique, il y a une volonté et une fierté des Antillais à produire des savoirs, des modes de gouvernances pour eux-mêmes et par eux-mêmes, constate la professeure de sociologie spécialiste des Antilles. On ne veut pas se laisser imposer des décisions venues de Paris et il y a cette idée qu’il faut regarder dans les ressources locales ce que l’on peut faire pour se prémunir du virus. »

Par exemple pour augmenter leur immunité naturelle certains ont recours à la pharmacopée locale, un ouvrage encyclopédique recensant principalement des plantes à usage thérapeutique, rapporte Stéphanie Mulot. « Ces méthodes sont soutenues par des collectifs de médecins en Guadeloupe et en Martinique qui se sont posés contre les discours officiels des médecins, les hospitaliers et de l’ARS en prônant des méthodes alternatives pour éviter de se faire vacciner. » Le docteur Joseph a ainsi présenté l’herbe à pic qu’il produisait comme une plante capable de freiner la réplication du virus. Malgré cela, le docteur Maureen Galou observe un changement des comportements et une augmentation des prises de rendez-vous pour se faire vacciner ces dernières semaines. « Alors qu’on avait des annulations en juillet, le mois d’août est maintenant complet ».