Coronavirus au Royaume-Uni : Pourquoi le gouvernement britannique a-t-il renoncé au pass sanitaire ?

Marche arrière pour les équipes de Boris Johnson. Après avoir annoncé la semaine dernière la mise en place, fin septembre, d’un passeport vaccinal pour accéder aux stades et aux discothèques, le gouvernement britannique a finalement renoncé à son projet, ce dimanche.

« Nous l’avons considéré comme il se doit, et tandis que nous devrions le garder en réserve comme une option potentielle, je suis ravi de dire que nous n’allons pas poursuivre avec notre projet de passeport vaccinal », a déclaré le ministre de la Santé, Sajid Javid, estimant que l’instauration d’un passeport vaccinal serait superflue en raison du succès de la campagne de vaccination contre le coronavirus. Les Britanniques sont de plus en plus nombreux à être vaccinés, mais l’épidémie, relancée par le variant Delta, est pourtant loin d’être terminée. Mais alors pourquoi le gouvernement britannique a-t-il pris une telle décision ?

Plus de vaccination mais plus d’hospitalisations

Si le gouvernement a décidé d’abandonner l’instauration d’un passeport vaccinal en Angleterre, c’est d’abord grâce au succès de la campagne de vaccination. A ce jour, plus de 80 % de la population britannique de plus de 16 ans est entièrement vaccinée, selon les dernières données disponibles. Dans le détail, au 11 septembre 2021, plus de 48 millions de Britanniques avaient reçu une première dose et 43 millions une seconde injection. Quant aux contaminations, qui ont connu une nette augmentation au début de l’été en raison de la circulation du variant Delta, elles semblent baisser progressivement depuis plusieurs jours. Alors que le Royaume-Uni avoisinait les 60.000 cas quotidiens mi-juillet, les services de santé ont enregistré, ces derniers jours, près de 40.000 contaminations chaque jour.

Pourtant, le Royaume-Uni est loin d’en avoir fini avec l’épidémie de coronavirus. Moins de cas de contaminations et davantage de vaccinations, certes, mais le nombre d’hospitalisation, lui, est en forte hausse. Le 8 septembre, plus de 8.000 patients atteints du coronavirus étaient hospitalisés au Royaume-Uni, un chiffre qui n’avait pas été atteint depuis le 10 mars dernier, selon les données du ministère de la Santé. A titre de comparaison, moins de 1.000 patients étaient hospitalisés au Royaume-Uni entre mi-mai et mi-juin.

Des critiques dans son propre camp

Pourtant, selon un sondage YouGov, publié début août, près de 60 % des Britanniques se disent favorables à l’instauration d’un passeport vaccinal, contre 32 % opposés. La décision serait-elle politique ? La semaine dernière, en annonçant l’introduction de ce passeport vaccinal, le Premier ministre, Boris Johnson, s’était attiré les foudres du secteur de la nuit, de députés de l’opposition, mais également de députés conservateurs, au sein même de son propre camp. « C’est clairement une marche arrière politique. Boris Johnson était sous pression de l’opposition, mais surtout de son propre camp. C’est la critique interne qui l’a poussé à revenir sur ce dispositif », explique Clémence Fourton, maîtresse de conférences en études anglophones à Sciences Po Lille et auteure de Le Royaume-Uni, un pays en crises ? (Ed. Cavalier Bleu 2021), à 20 Minutes.

Une idée partagée par Olivier de France, directeur du programme Europe à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et spécialiste de la Grande-Bretagne : « Ce n’est pas une concession accordée à l’opposition. Boris Johnson a une majorité très importante, son souci principal, c’est son propre parti. Il y a eu des avis divergents sur le passeport vaccinal au sein même du parti conservateur », estime auprès de 20 Minutes le spécialiste, avançant que ce n’est pas la première fois depuis le début de la crise sanitaire que certains conservateurs s’opposent à Boris Johnson.

Une tradition libertarienne

Historiquement terre de liberté individuelle, le Royaume-Uni aurait-il du mal avec le passeport vaccinal ? Aucun doute, pour Olivier de France, qui rappelle que la tradition de défense des libertés civiles remonte à la Magna Carta de 1215 et à la déclaration des droits, « Bil of Rights » de 1689. « Aucun citoyen britannique n’est légalement obligé de porter un document d’identité. C’est une certaine conception de la liberté de vaquer à ses occupations quotidiennes », indique-t-il. « Mais entre cette longue histoire britannique de la liberté et la réalité de la pandémie, où est-ce qu’on met le curseur ? », s’interroge le directeur du programme Europe de l’Iris.

Pour Clémence Fourton, il faut distinguer trois éléments : les données médicales, « comme l’équivalent britannique de TousAntiCovid, plébiscité par la population, qui n’a posé aucun problème », les documents d’identité, « dont l’utilisation systématique a toujours été abandonnée au Royaume-Uni », et l’utilisation commerciale des données, « critiquée notamment par les travaillistes ». « Le gouvernement tente de trouver un équilibre entre la tradition britannique libertarienne, c’est-à-dire contre une intervention de l’Etat dans les libertés des gens, et la fonction répressive de l’Etat dans certains domaines », analyse-t-elle.

Sans oublier que ce passeport vaccinal n’aurait concerné que l’Angleterre. Chaque nation constitutive du royaume étant compétente pour les restrictions anti-Covid, l’Ecosse a, elle, décidé d’introduire, dès le 1er octobre, un certificat de vaccination pour accéder aux discothèques et à certains événements. « L’Ecosse s’aligne sur la politique européenne, c’est à la fois un signal d’europhilie et à la fois un signal fort d’opposition contre l’Angleterre », poursuit Clémence Fourton. Boris Johnson devrait prendre la parole d’ici quelques jours pour livrer les détails de son plan de bataille en matière de lutte contre le coronavirus pour la période hivernale.