Coronavirus à Marseille : « On nous demande de faire plus, mais comment faire ? », le ras-le-bol des soignants à la Timone

Des soignants dans une cellule Covid à Marseille — Mathilde Ceilles / 20 Minutes
  • Lors de son allocution, Emmanuel Macron a annoncé l’ouverture de lits supplémentaires en réanimation, pour faire face à l’épidémie de coronavirus.
  • A la Timone, les cellules Covid sont saturées, et, faute de personnel, les soignants se demandent comment ils peuvent augmenter leur capacité d’accueil.

De notre envoyée spéciale à la Timone

La dernière fois qu’on avait arpenté ces couloirs, à la fin du mois de septembre, la France envisageait tout juste la possibilité d’une seconde vague​. La situation commençait tout doucement à se tendre au deuxième étage de la Timone, à Marseille, transformée au printemps 2020 en une cellule Covid. Six mois plus tard, alors qu’ Emmanuel Macron a demandé ce mercredi l’ouverture de lits supplémentaires pour faire face à une épidémie de coronavirus galopante, le chef de ce service réanimation ne cache pas son amertume.

« On est au bord de la rupture, constate, dépité, le professeur Nicolas Bruder. On nous demande de faire plus, mais je ne sais pas comment on va faire. On nous dit, en gros : « Augmentez le nombre de lits, débrouillez-vous ! » » Ce mardi, l’Agence régionale de santé a en effet renforcé le cinquième palier du plan de gestion de crise dans les hôpitaux de Provence-Alpes Côte d’Azur, tant la situation est complexe dans la région.

« Macron nous a attaqués, nous, les soignants »

Au deuxième étage de la Timone, depuis le milieu de la semaine, plus aucun des vingt lits de cette unité Covid n’est disponible. « Il faudrait transférer ce matin Monsieur G. dans mon unité », lance Pascale. Dans une logique complexe de vases communicants, dès qu’un patient n’est plus positif au coronavirus, les soignants cherchent à l’évacuer de la cellule Covid, afin de libérer une place. « Pour le moment, s’il y a de nouveaux patients, il faudra qu’ils aillent ailleurs, peut-être sur d’autres sites de l’AP-HM, suppose Angélique, infirmière référente. La liste d’attente est déjà longue ! »

Comme des millions de Français, cette dernière a écouté l’allocution du président de la République de la veille. Et la déception est de mise. « Ils nous ont attaqués, nous les soignants, affirme Angélique. Il demande d’augmenter les capacités en réanimation. Mais on ne peut pas former comme ça du personnel en un claquement de doigts ! Ça ne marche pas comme ça. On a une vraie galère pour recruter ! Et pas tout le monde peut s’improviser expert en réanimation. »

« C’est impossible »

Depuis des mois, l’AP-HM manque en effet de bras : en février dernier, plus d’une centaine de soignants manquait à l’appel dans les hôpitaux marseillais. Angélique raconte les apprentissages express en quelques semaines, les jeunes recrues si vite « jetées dans le bain », à qui on doit soumettre régulièrement des sessions de formation supplémentaires pour étoffer leurs compétences.

« Les médecins travaillent de nuit un jour sur trois, depuis six mois, décrit le professeur Bruner. C’est assez destructeur pour leurs vies de famille, leurs vies sociales. Ils tournent à 60 heures par semaine. On va leur demander quoi ? Qu’ils fassent encore plus de gardes ? C’est impossible. Il faut que le privé vienne nous aider ! »

« On trie les patients »

Dans ce contexte de tensions, malgré les petites blagues entre deux patients à soigner, la lassitude derrière les masques FFP2 est perceptible dans les couloirs de la Timone. « Oui, on en a un peu marre de ce Covid, confie Christophe, infirmier depuis une dizaine d’années. Je pensais pouvoir prendre des vacances, partir loin respirer, et là on me dit en plus que quand je vais rentrer chez moi, je vais être confiné à dix kilomètres. » « De toute façon, on n’a pas le choix, soupire Thomas. Si on ne fait pas notre travail, qui le fera ? Qui s’occupera des patients ? Ils le savent. Ils jouent là-dessus, et c’est pour ça qu’on est vachement exposé au burn-out. »

En attendant d’éventuels renforts, à l’AP-HM, on s’est résolu à ce que chacun redoutait. « On trie les patients, soupire le professeur Bruner. Ceux qui ont une maladie de Parkinson grave, ou une épilepsie grave, on leur dit qu’il n’y a pas d’urgence. On prend d’abord ceux qu’on a déjà fait attendre depuis six mois. On en est là quand même. Vous vous rendez compte ? »

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