Coronarivus : « La personne qu’on aime est morte seule… » Le deuil, plus terrible encore en période de confinement

Un cercueil en Italie, à Seriate, le 26 mars 2020. — Piero CRUCIATTI / AFP

  • Confinement oblige, impossible pour certaines de dire adieu à un proche souffrant, de voir sa dépouille et se rendre à son enterrement.
  • Environ 50.000 personnes meurent chaque mois en moyenne en France, et l’épidémie de coronavirus aggrave ce bilan. Seuls, ou au contraire en manque d’intimité, les endeuillés vivent la perte d’un proche dans un contexte compliqué.
  • Face aux risques de troubles anxieux, des spécialistes du deuil donnent quelques conseils.

« La personne qu’on aime est morte seule… C’est violent. » Il y a quelques jours, Claire a perdu son beau-père. Celui qui était le compagnon de sa mère depuis plusieurs années est décédé du Covid-19 à l’hôpital, près de Milan en Italie. En plein confinement, impossible pour la jeune femme et sa mère, restées en France, de se rendre au chevet du malade pour une dernière visite. Impossible aussi d’assister à la cérémonie funéraire, en comité ultra-restreint, et retardée à cause de l’engorgement des services funéraires. « Quand on nous a dit qu’il y avait six semaines d’attente pour le crématorium, j’ai trouvé ça hyper violent d’imaginer son corps seul, en attente… », dit-elle d’une voix blanche.

« Ces jours-ci, je me sens impuissante par rapport à mon propre deuil, mais aussi par rapport à ma mère. J’aimerais la prendre dans mes bras, la consoler physiquement, et je ne peux pas », témoigne Claire. Sa mère est auprès de ses propres parents, dont elle s’occupe pendant le confinement. « Dans ces moments-là, on veut juste être avec ses proches, et c’est impossible ».

Des décès qui ressemblent à des « disparitions »

D’autres personnes endeuillées partagent leur détresse sur les réseaux sociaux. « Mon papy est mort ce matin à cause de ce foutu Covid-19, seul, sans sa famille avec lui. Nous ne pouvons ni voir ni serrer ma mamie dans nos bras pour la soutenir, ni même participer à la crémation », écrit Marion. Or, sans dernier adieu ni veillée funéraire ou cérémonie d’hommage, le deuil peut être encore plus douloureux.

« La première tâche du deuil, c’est accepter la réalité de la perte. Si l’on ne peut voir la dépouille, ni assister à des rituels, c’est plus compliqué », explique François Louboff, psychiatre et auteur de Dire adieu*. En cas de décès lié au  coronavirus, le corps est placé sous une housse. « Ces décès sont plutôt des disparitions », avance Marie Tournigand, déléguée générale de l’association Empreintes**, dont la ligne d’écoute dédiée au deuil reçoit de plus en plus d’appels depuis la mi-mars. « Ceux qui nous téléphonent ont le sentiment d’un arrachement impensable, car le corps est invisible. »

Pour certains, perdre un proche à cause de l’épidémie est douloureux car l’identité du défunt se fond dans le drame collectif. « Son corps devient un parmi tant d’autres », dit Claire au sujet de son beau-père.

Une société de pompes funèbres a affiché les restrictions liées à l'épidémie de coronavirus, à Paris en face du cimetière du Père-Lachaise. Une société de pompes funèbres a affiché les restrictions liées à l’épidémie de coronavirus, à Paris en face du cimetière du Père-Lachaise. – L. Cometti / 20 Minutes

Funérailles restreintes et isolement

Quelle que soit la cause du décès, l’accès à l’inhumation ou la crémation est désormais restreint aux seuls conjoint, frères et sœurs et enfants. Les cérémonies religieuses sont aussi impossibles. « Ces rituels permettent de se sentir soutenu par une communauté qui appréciait le défunt. Cette cohésion sociale est attaquée en temps de pandémie », observe François Louboff. « Le processus de deuil ne sera toutefois pas bloqué, mais plus long, ou différé », rassure-t-il. En attendant, certaines sociétés de pompes funèbres mettent en place la retransmission vidéo des funérailles ou une plateforme en ligne pour un hommage collectif virtuel.

Le confinement impose aussi aux endeuillés une solitude, un isolement, parfois pesants. Pour Claire, « c’est terrible d’être tous tristes, mais séparés. On se retrouve face à soi-même, on ne peut pas fuir ». Les très nombreux messages de soutiens ne pallient pas le besoin physique de se retrouver.

Des conséquences psychiques

Dans certains cas, l’isolement peut avoir des conséquences sur la santé. « Des personnes peuvent développer un trouble voire un stress post-traumatique. Or c’est plus difficile de les détecter et les prendre en charge dans ce contexte de confinement », prévient François Louboff. « Notre système nerveux est déjà mis à l’épreuve par la pandémie, un deuil dans ce contexte peut accroître le risque d’anxiété ou troubles dépressifs. »

Inversement, être confinés avec d’autres personnes, notamment des enfants, peut poser problème, faute d’intimité. « On risque de pas avoir beaucoup d’espace, physique et psychique, pour vivre son deuil. Certains s’en sentiront coupables », avance le psychiatre. La culpabilité affleure aussi dans les appels reçus par l’association Empreintes. « Il y a un sentiment d’impuissance, de ne pas avoir pu protéger ses proches de l’épidémie », constate Marie Tournigand. « Certains nous disent, « si seulement j’avais été là pour lui interdire d’aller travailler ou faire ses courses ». »

Trouver « son » geste pour rendre hommage

Dans la famille de Claire, « on parle de refaire un « vrai » enterrement dans six mois, pour que tous les proches de mon beau-père puissent venir ». Ce projet « aide psychologiquement », pense-t-elle. Le gouvernement a d’ailleurs pris un arrêté afin d’allonger le délai d’inhumation ou de crémation, pour « offrir aux familles une possibilité d’attendre le retour d’une situation plus favorable pour organiser des obsèques conformes aux souhaits du défunt ».

En attendant, la jeune femme a un peu « coupé les infos pour ne pas s’ajouter de l’anxiété », et fait du sport « pour relâcher la pression ». Elle et son frère ont aussi rendu hommage à leur beau-père. « On a fait une balade, cueilli des fleurs, en pensant à lui ».

Trouver un geste pour rendre un hommage au défunt peut aider. « Cela peut être un rituel collectif organisé grâce aux applis de visioconférence, ou un geste partagé, comme allumer une bougie, trinquer ou préparer un repas », évoque François Louboff. Le psychiatre recommande aussi de parler autant que de besoin à ses proches, consulter un médecin si nécessaire, surveiller sa santé et être attentif aux enfants, « car ils ont besoin de se sentir intégrés dans la famille ». « On peut aussi lire, dessiner, écrire une lettre au défunt, lui parler, faire de la musique… À chacun de trouver son truc pour créer un nouveau lien avec le défunt, exprimer ses émotions, et pas uniquement par des mots. »

* Dire adieu. Petit guide psychologique du deuil (Editions Payot, 2013), de François Louboff, psychiatre et praticien EMDR.

** Association loi 1901. Site Internet : https://www.empreintes-asso.com

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