COP27 : Critiques, boycott… Les conférences sur le climat ont-elles encore un intérêt ?

« Le rendez-vous de la dernière chance », « éviter une catastrophe mondiale », « sauver l’humanité »… A l’ouverture de la traditionnelle conférence annuelle de l’ONU sur le climat – les fameuses « COP » –, le schéma est toujours le même : des semaines de mises en garde sur l’urgence climatique avant l’évènement. Puis des tractations sans fin et un accord souvent adopté in extremis. Et, au bout du compte, peu de changements. A tel point que François Hollande estime qu’il n’y a « pas grand-chose à attendre » de la 27e édition, qui s’ouvre ce dimanche à Charm el-Cheikh, en Egypte.

C’est pourtant l’ancien président de la République lui-même qui avait œuvré à l’accord de Paris, scellé en 2015 à l’issue de la COP21. Le texte, signé par 197 pays, avait fixé comme ambition de limiter la hausse de la température globale en dessous de 2 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Sept ans plus tard, on est encore loin de cet engagement. Le réchauffement de la planète pourrait atteindre 2,6 °C d’ici à la fin du siècle au vu des engagements actuels de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, a dénoncé la semaine dernière l’ONU. De quoi s’interroger sur l’utilité même des COP.

Les pays assis à une seule et même table

Si François Gemmene reconnaît que les objectifs sont encore loin d’être atteints, le politologue, coauteur du dernier rapport du Giec, est formel : ces conférences annuelles sont absolument nécessaires. « Elles sont à la gouvernance du climat ce que le Conseil des ministres est à la gouvernance de la France », donne-t-il en exemple. D’autant plus que ces réunions ont encore de belles années devant elles : « On peut critiquer le format, car il y a beaucoup d’améliorations à faire, mais c’est une négociation qui va durer dans le temps. Nous allons subir le changement climatique au moins jusqu’à la fin du siècle. Il y aura des COP30, 40, peut-être même 50 ».

Pour celle qui démarre à Charm el-Cheikh, comme pour les prochaines, l’enjeu – et l’intérêt –, c’est bien la coopération internationale. « Si la France réduit ses émissions mais pas la Chine, ça ne change rien, les impacts seront les mêmes. Il faut une action coordonnée de tous les pays », estime Aurore Mathieu, responsable politique internationale du Réseau Action Climat (RAC). Selon elle, ces rendez-vous annuels instaurent une sorte de redevabilité entre les pays, qui peut les contraindre à agir : « L’important, c’est la mise en œuvre des objectifs de chaque pays. Ils se réunissent autour de la même table et doivent présenter leur bilan. Forcément, ils se poussent les uns et les autres ».

Des arguments balayés d’un revers de la main par Greta Thunberg. Qualifiant ces conférences « des machines à greenwashing et d’opérations de communication », la militante écologiste suédoise a fait savoir qu’elle ne se rendrait pas à cette 27e édition. « Le temps des petits pas est révolu et nous avons besoin de changements drastiques », a-t-elle ainsi affirmé à Londres lors de la présentation de son Grand livre du climat, le 30 octobre dernier. Mais pour Jérôme Santolini, directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), on ne peut pas réduire les COP à une opération de communication : « Les pays du Sud ne sont pas là pour faire de la figuration, ils ont des enjeux vitaux, pressants », s’insurge-t-il. Pour le scientifique, l’urgence n’est alors plus tant de convaincre les gouvernements que de les contraindre.

Un décalage entre l’urgence et les réponses

En souhaitant instaurer cette notion de contrainte, l’expert pointe en réalité du doigt le manque de volonté des pouvoirs politiques. « Si rien n’est fait, ce n’est ni la faute des scientifiques, ni des citoyens, mais celles des Etats et des politiques », explique-t-il. Car entre l’urgence climatique et leurs actions, il y a un véritable décalage, selon lui. « Le temps politique est trop long, ne donne pas de résultats immédiats ; cela crée un sentiment de frustration ou d’inaction », considère également Aurore Mathieu.

Un décalage temporel, donc, mais aussi sur la teneur des discussions. L’un des « succès » de la COP26 de Glasgow, en 2021, a été l’inscription de la responsabilité des énergies fossiles dans le réchauffement climatique, rappelle François Gemenne. « Cela a été considéré comme une victoire majeure. Pourtant, c’est une évidence pour tout le monde depuis plusieurs années. Il y a un décalage complet ».

Un fossé particulièrement mal vécu par les scientifiques, explique Jérôme Santolini : « Ils se sentent trahis par l’ampleur de leurs alertes, de leur engagement pour la cause climatique, alors que les décisions des pouvoirs publics ne suivent pas ». Pire encore, il y a presque une forme de culpabilité pour ces experts qui tirent la sonnette d’alarme, souvent depuis des années : « C’est énormément de travail et de charge mentale de penser à l’avenir de l’humanité, beaucoup de poids sur les épaules. Derrière, si les pouvoirs publics n’agissent pas, on se sent responsable ». « Aujourd’hui, l’alerte a été comprise et entendu. Il ne s’agit plus de crier au feu, il faut éteindre l’incendie », complète François Gemenne.

Admettre « un échec public »

Face à cette impasse, certains scientifiques ont décidé de changer de tactique. Si François Gemenne se rendra bien à la COP27, Jérôme Santolini, lui, n’ira pas. Et pour cause, le spécialiste fait partie du collectif « Scientifiques en rébellion », le petit frère français du groupe américain « Scientist Rebellion ». Depuis 2020, des experts de toutes les disciplines se mobilisent contre l’inaction face au dérèglement climatique via la désobéissance civile.

Dernière action en date, le 29 octobre à Munich. Ce jour-là, une quinzaine de chercheurs ont investi un showroom au siège de BMW pour déployer des banderoles et jeter de la peinture avant de se coller à une voiture exposée. « Ils se sont d’abord mobilisés dans leur cadre professionnel, ont produit des rapports, ont alerté, mais rien n’y fait. On est inaudible, donc il faut faire plus de bruit », justifie le spécialiste du CEA. Des actions plus radicales adoptées aussi du côté des associations environnementales. Ces dernières semaines, des militants de l’organisation « Just Stop Oil » s’en sont pris à des œuvres d’art, jetant de la soupe, de la purée et du faux sang sur des tableaux, dans des musées de Londres, Paris et Berlin.

Qualifiant les COP de « grandes messes d’autosatisfaction, d’autojustification, d’autocomplaisance », Jérôme Santolini demande aux pouvoirs publics de faire preuve d’action et d’honnêteté. En commençant par admettre « un échec collectif ». « Il faut arrêter de dire qu’on va atteindre les 1,5 °C, ce n’est pas vrai. Avec les engagements actuels, c’est plus 2,8 °C. On ne peut pas raconter ça, une forme de fausse confiance en l’avenir et un aveuglement. Quand on l’aura accepté, peut-être que le signal d’alerte que l’on tire sera vraiment pris au sérieux par les pouvoirs publics ».