COP15 « biodiversité » : 4 questions sur le sommet crucial qui s’ouvre à Montréal

C’est un peu comme les trains : une COP peut en cacher une autre. Quinze jours après la clôture de la 27e COP sur les changements climatiques à Charm el-Cheikh (Egypte), la quasi-totalité des diplomaties du monde se retrouvent à partir de ce mercredi, et jusqu’au 19 décembre, à Montréal. Ce sera la COP15 « biodiversité », sommet international qui réunit les 197 parties* à avoir ratifié la Convention sur la diversité biologique (CBD). Cette CBD, lancée au sommet de la Terre de Rio en 1992, a aussi ses COP. Elles sont moins médiatisées que leurs cousines sur le climat, bien que l’érosion de la biodiversité soit une crise environnementale tout aussi majeure, les deux étant d’ailleurs très liées.

Y aura-t-il un sursaut à Montréal ? Les appels se multiplient pour faire de cette COP15 « biodiversité » l’équivalent de ce que fût la COP21, à Paris en 2015, pour le climat. L‘ordre du jour a en tout cas tout pour faire entrer ce sommet dans l’Histoire. Les Etats devront s’engager sur un nouveau cadre mondial pour tenter de mettre fin, d’ici à 2030, à la destruction des écosystèmes et l’érosion de la biodiversité. Tour d’horizon des enjeux.

Une COP15 dans un contexte compliqué ?

L’organisation même de cette COP a été chaotique. Elle devait se tenir en octobre 2020, à Kunming, en Chine. Le Covid-19 a entraîné une cascade de reports, au point de décider de l’organiser en deux phases. Une première s’est déroulée virtuellement en octobre 2021. La seconde va donc commencer à Montréal, où la CBD a son secrétariat. Mais la Chine en garde la présidence, ce qui n’est pas sans poser de difficultés. « A ce jour, la Chine n’a invité aucun chef d’État, Xi Jinping n’a lui même pas prévu de s’y rendre, pointe Juliette Landry, chercheuse à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). La société civile fait pression pour que Justin Trudeau lance les invitations, mais ça peut être source de tensions entre la Chine et le Canada, dont les relations sont déjà compliquées. »

Cette COP15 n’est pas non plus hermétique à la guerre en Ukraine et au nouvel ordre mondial qu’elle a créé. Pas hermétique non plus à la COP27 « climat » qui s’est achevée sur un bilan très mitigé, sans parvenir à restaurer totalement la confiance entre pays du Nord et du Sud. Sébastien Treyer, directeur général de l’Iddri, mentionne tout de même quelques bonnes nouvelles. « Lula est arrivé au pouvoir au Brésil ** et la Chine et les Etats-Unis se sont au moins reparlé au dernier G20, rappelle-t-il. Le G7 a reconnu le besoin massif d’investissement des pays en voie de développement (PED) pour faire face aux défis environnementaux, et il y a eu des appels à Charm el-Cheikh, y compris par Emmanuel Macron, à réformer la finance mondiale pour permettre aux pays du Sud d’y accéder plus facilement. Cette question sera aussi cruciale à Montréal. »

Quel est ce cadre global post-2020 à définir à Montréal ?

Les pays devront s’entendre sur un plan stratégique pour la diversité biologique jusqu’à 2030, qui vise autant à la sauvegarder qu’à assurer l’utilisation durable des avantages qu’elle fournit aux populations. Le dernier exercice similaire remonte à plus dix ans, à la COP10 de Nagoya (Japon). Il avait abouti à l’adoption des 20 objectifs d’Aichi à atteindre avant 2020. Aucun ne l’a été. « Il était pourtant bien écrit, estiment Sébastien Treyer et Juliette Landry. En revanche, il ne prévoyait pas de rendez-vous réguliers pour dresser le bilan collectif de ce qui avait été entrepris dans chaque pays. »

Le cadre post-2020 devra rectifier le tir sur la question du suivi. Cet impératif figure bien dans les premières ébauches sur lesquelles ont commencé à travailler les délégations, glisse David Ainsworth, responsable de l’information au secrétariat de la CBD. Le texte comprend 21 cibles rangées sous quatre grands objectifs***. Mais il est encore rempli de crochets, comme autant de points sur lesquels les 196 parties devront s’accorder. « Il y en avait 2.000 au sortir de la réunion de travail de Nairobi (Kenya) cet été, précisait David Ainsworth mardi dernier. Il en reste moins de 1.000, et une dernière session de travail de trois jours, juste avant l’ouverture de la COP15, doit encore en réduire le nombre. »

« 30 % d’aires protégées d’ici à 2030 », le grand objectif ?

La cible 3 fixe le cap de protéger au moins 30 % des zones terrestres et maritimes d’ici à 2030. Cet objectif a toutes ses chances de figurer dans l’accord final. Sans nier l’importance de cette cible, Juliette Landry comme Hélène Soubelet, directrice générale de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, rappellent qu’elle n’est pas suffisante. « Il n’y a pas de consensus sur ce que doit être une aire protégée, et il est peu probable que cette COP y parvienne, précise cette dernière. Dès lors, ce sera à chaque pays de définir quels sont pour lui les critères de protections qu’il applique dans ses zones. » Bref, le risque est de protéger peut-être plus mais pas forcément mieux. Il est aussi d’oublier de se pencher sur les 70 % restant du globe, enjeu pourtant crucial. « Plusieurs publications scientifiques ont montré que même les aires protégées peuvent enregistrer des pertes de biodiversité en raison d’activités humaines non durables autour », reprend Hélène Soubelet.

L’Iddri liste d’autres cibles tout aussi majeures présentes dans ce cadre post-2020, notamment deux dans l’agriculture, l’un des principaux secteurs impactant la biodiversité. La cible 7, pas simple à négocier, sur les pollutions. Le texte actuel fixe l’objectif de réduire de moitié au moins, d’ici à 2030, les nutriments rejetés dans l’environnement [les fertilisants dans l’agriculture], de deux tiers au moins les pesticides, et d’éliminer tout rejet de déchets plastiques. Le think-tank coche aussi la cible 10, l’engagement à veiller à ce que toutes les zones d’agriculture, d’aquaculture et de sylviculture soient gérées durablement. « Notamment grâce à la conservation et à l’utilisation durable de la biodiversité, un point sur lequel devra insister le texte final », appelle Juliette Landry.

La question des finances, également incontournable ?

Le sujet a crispé les négociations des dernières COP climat, en divisant pays du Sud et du Nord. Cette COP15 « biodiversité » ne pourra pas l’évincer non plus. Si la nécessité d’augmenter nettement les moyens alloués dans le futur cadre ne fait plus débat, il reste à s’entendre sur les montants. « L’objectif minimal sur la table est de 200 milliards de dollars par an, mais des pays poussent pour augmenter cette enveloppe à 600 milliards », précise David Ainsworth. Des montants qui ouvrent, comme pour le climat, le débat de créer ou non de nouvelles ressources pour réunir cet argent. 

Enfin, tout autant que les financements à allouer à la biodiversité, cette COP15 devra se pencher sur ceux qui sont responsables de sa dégradation. Les montants sont encore plus astronomiques, estimés à 3.800 milliards de dollars chaque année, indique David Ainsworth.