Conflit Ukraine – Russie : Vladimir Poutine ou l’art du « délire viriliste » en politique

A l’occasion de la conférence de presse avec son homologue français Emmanuel Macron, Vladimir Poutine s’est fendu d’une phrase moqueuse, difficile à traduire, et dont la teneur sexiste a beaucoup fait réagir. « Que ça te plaise ou non, ma jolie, faudra supporter », a lancé l’homme fort de la Russie à l’intention du président ukrainien. Volodymyr Zelensky venait de se montrer critique sur certains aspects du plan de paix concernant l’est de l’Ukraine et négocié en 2015 entre Kiev et Moscou.

La misogynie de cette pique, lancée à son adversaire dans un conflit qui inquiète les Occidentaux, a choqué de nombreux observateurs. « C’est plus que du vocabulaire sexiste, c’est le vocabulaire de l’agression sexuelle, du viol, masqué par une fausse plaisanterie », réagit Véronique Perry, chercheuse en linguistique. En une phrase, le chef du Kremlin étrille la notion de consentement : il fera ce qu’il désire « que ça plaise ou non » à son ennemi, qui devra « supporter » la situation.

Vocabulaire « du cru, de l’obscène, du frappant »

Vladimir Poutine est un habitué des phrases chocs. Le dirigeant fait beaucoup « usage du cru, de l’obscène, du frappant », analyse Anna Colin Lebedev, estimant que cela fait partie intégrante de son « style politique ». « Alors que les dirigeants occidentaux vont chercher à garder un vocabulaire policé et politiquement correct, Vladimir Poutine se démarque », souligne l’enseignante-chercheuse en science politique, spécialiste des sociétés postsoviétiques.

« Dans le vocabulaire du sale, de l’indicible, il y a les registres scatophiles et sexuels et Poutine utilise les deux », explique-t-elle. Le chef du Kremlin est, en effet, connu pour des déclarations brutales comme l’iconique : « on butera (les terroristes) jusque dans les chiottes », prononcée en 1999 alors qu’il était Premier ministre.

« Poutine est dans un délire viriliste »

On lui connaît aussi plusieurs phrases sexistes. « Je ne suis pas une femme, je n’ai pas de mauvais jours », avait-il déclaré lors du tournage d’un documentaire d’Oliver Stone entre 2015 et 2017. En 2014, Vladimir Poutine avait répondu à une attaque d’Hillary Clinton ainsi : « Quand les gens dépassent les limites, ce n’est pas parce qu’ils sont trop forts, mais parce qu’ils sont trop faibles. Mais peut-être que la faiblesse n’est pas vraiment un défaut pour une femme. » La sortie du dirigeant russe correspond à son image publique. « La posture de Poutine, c’est une forme de virilisme, il y a des photos truquées sur lesquelles on le voit chevaucher un ours, souligne Véronique Perry alors que le Web regorge de montages (ironiques ou non) du dirigeant. Il est dans un délire viriliste, dominateur conquérant, à la Napoléon. »

Vladimir Poutine n’est d’ailleurs pas le seul à utiliser ce type de langage pour conforter son image d’« homme fort ». Car les « parallèles » entre la domination d’un territoire et d’une femme sont « tout à fait courants » dans le langage politique, en particulier celui du nationalisme, estime Véronique Perry. Le candidat à la présentielle d’extrême droite Eric Zemmour, lui-même nationaliste, associe régulièrement pouvoir et masculinité. Une conception dans laquelle les femmes [ou l’Ukraine apparemment] sont considérées comme une « victoire » à obtenir. 

« L’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société, écrit l’ancien polémiste dans son dernier ouvrage. La France n’a pas dit son dernier mot ». Et aujourd’hui encore, les femmes sont régulièrement considérées comme impropres au pouvoir car « hystériques » ou « agressives ». En témoigne l’échange de ce mardi matin entre la journaliste Apolline de Malherbe et le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin :

« Si tu es faible, tu te fais entuber »

Eric Zemmour assumait en 2013 sur le plateau de BFMTV d’associer « le pouvoir » et « la virilité ». En s’exprimant ainsi, Vladimir Poutine assoit donc sa puissance. « Je suis Russe, je suis sexiste et je t’emmerde », traduit en termes triviaux Véronique Perry qui souligne que dans l’Histoire, en particulier du colonialisme, « il est évident que pour posséder la terre, il faut posséder la femme ».

« Quand Poutine dit ça, il dit la réalité des rapports sociaux telle qu’il la voit : si tu es faible, tu te fais entuber », explique Anna Colin Lebedev, pour qui ce n’est pas le sexisme qui est central ici mais la « violence ». « Ce n’est pas la première fois qu’on parle de l’Ukraine comme une putain qu’il faudrait contrôler », admet-elle, mais en Russie, prédomine surtout l’idée que « la violence du puissant est naturelle et justifiée ».

« C’est une manière de faire comprendre à Zelensky que, de toute façon, on le fera plier. Il dit la réalité de ce qu’il pense du rapport Russo-Ukrainien. Ça en dit long sur sa façon de voir l’Ukraine et sa place », décrypte l’enseignante-chercheuse en science politique, spécialiste des sociétés postsoviétiques.

Une chanson sur un viol nécrophile

Pour Véronique Perry, le « ma jolie » (ou « ma belle », selon les traductions) employé par Poutine renvoie à la « tentative de séduction machiste pour soumettre ». Sans compter ce « ma » qui souligne une appartenance. « En Russie, il y a un rapport très particulier à l’Ukraine où l’on va chercher à faire paraître la domination comme naturelle : « Tu es à nous, tu fais partie du clan et tu es obligée d’accepter » », explique Anna Colin Lebedev.

La phrase a toutefois provoqué tellement de réactions sur le Web russophone que le Kremlin a réagi. « Le président (russe) voulait dire que lorsqu’un Etat a accepté de prendre des obligations, il doit s’y tenir », a expliqué le porte-parole du Kremlin. Dmitri Peskov a aussi tenu à préciser que cette formulation n’était pas tirée d’une chanson qui circulait sur les réseaux et dont les paroles sont troublantes de similitude.

D’après lui, Vladimir Poutine ne connaît pas cette chanson qui raconte un viol nécrophile et cette phrase, qui rime, serait en réalité tirée du « folklore russe ». Le dirigeant ukrainien Volodymyr Zelensky a répondu mardi lors d’une conférence de presse conjointe avec Emmanuel Macron : « L’Ukraine est jolie, c’est vrai, mais le recours (au pronom personnel) « ma » est de trop. » Félicité pour son « sang-froid » par le dirigeant français, l’ancien comédien a estimé que « la patience était une vertu » face aux « provocations » russes.