Conflit Ukraine – Russie : Trois choses à savoir sur les enjeux stratégiques entourant le gazoduc Nord Stream 2

Depuis le début de l’escalade des tensions entre la Russie et l’Occident autour de la question ukrainienne, les menaces de sanctions pleuvent. Si la Russie ne les compte plus, l’une d’elles revient régulièrement sur le devant de la scène : le blocage du lancement de Nord Stream 2. Ce nom, qui fait penser à la suite d’un blockbuster américain, est celui donné à un projet de gazoduc sous-marin. Deux longs et largues tuyaux permettant le transport de gaz entre la Russie et l’Allemagne par la mer baltique et sur lesquels ont toujours pesé des enjeux diplomatiques. On vous explique pourquoi la mise en service ou non de Nord Stream 2 représente un des principaux leviers pour empêcher l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Quelle est la situation aujourd’hui ?

Le 7 décembre dernier, alors que la Russie fait monter la pression à la frontière ukrainienne en organisant un exercice militaire d’envergure, les Etats-Unis sortent la carte Nord Stream 2. Le conseiller américain à la sécurité nationale Jake Sullivan déclare : « Si Vladimir Poutine veut que le futur Nord Stream 2 transporte du gaz, il ne prendra peut-être pas le risque d’envahir l’Ukraine. Voilà donc un « levier » à la disposition des Occidentaux. » Un levier, car ce gazoduc, c’est le moyen pour la Russie d’acheminer chaque année 55 milliards de mètres cubes de gaz vers l’Allemagne. Une source de revenu encore conditionnelle car si le projet est terminé et prêt à l’emploi, il n’est pas encore en service. Ce dernier attend une dernière autorisation des autorités allemandes.

Or, les autorités allemandes se sont pour l’heure rangées coté américain. Le chancelier allemand Olaf Scholz a assuré qu’il y aurait des « conséquences clairs » sur le gazoduc en cas d’invasion de l’Ukraine par les forces russes, à savoir son arrêt. Un engagement réitéré devant les sénateurs américains début janvier. Et quand bien même, Berlin ne respectait pas cet engagement, le président Joe Biden a promis que les Etats-Unis étaient prêts à mettre fin eux-mêmes au gazoduc , en coupant l’infrastructure sous-marine.

Pourquoi Nord Stream 2 a toujours été un enjeu capital diplomatique ?

Ce n’est pas la première fois que les Etats-Unis souhaitent empêcher le lancement du gazoduc Nord Stream 2. Entre 2017 et 2019, le gouvernement américain a plusieurs fois menacé de sanctions économiques les entreprises impliquées dans le projet de construction du Nord Stream 2, dont le français Engie et l’anglo-néerlandais Shell. La raison est simple : ce projet va rendre les Européens encore plus dépendants de la Russie et par conséquent accroître le pouvoir de Moscou. En juillet 2018, Donald Trump alors président des Etats-Unis avait lancé : « L’Allemagne est prisonnière de la Russie. Elle paie des milliards de dollars à la Russie pour ses approvisionnements en énergie, et nous devons payer pour la protéger contre la Russie. Ce n’est pas juste. »

Mais la dépendance des Européens et l’influence de la Russie liées à la mise en place de Nord Stream 2 n’étaient déjà pas les seuls problèmes mis en avant par les détracteurs du gazoduc. La question de l’Ukraine planait déjà. Actuellement, la Russie alimente l’Europe en gaz via différents gazoducs terrestres qui passent par des pays frontaliers comme la Pologne et l’Ukraine. Kiev en retire des revenus du droit de transit, mais aussi la garantie d’une certaine sécurité : la Russie ne va pas attaquer un pays dans lequel se trouvent certaines de ses infrastructures clefs pour son développement économique… Sauf si elle pouvait approvisionner l’Europe sans passer par ces pays. D’où la naissance des gazoducs Nord Stream et Nord Stream 2 qui passe par les fonds marins. Pour l’heure, la Russie reste donc encore dépendante des pays où passent ses gazoducs.

Quel scénario envisager pour la suite ?

Pour l’heure, le lancement de Nord Stream 2 est suspendu. La décision sera d’abord entre les mains des Allemands puisque c’est à eux de donner l’ultime autorisation de mise en route. Or, l’Agence allemande fédérale des réseaux a déclaré mi-décembre que la décision sur la certification du gazoduc ne tomberait pas avant mi-2022. Ensuite, la Commission européenne devra également se prononcer sur l’homologation.

Si la non mise en service de Nord Stream 2 est problématique pour les Russes, elle l’est aussi pour les Européens, très dépendant énergiquement. En cas de sanctions contre Moscou, le Kremlin pourrait aussi suspendre les livraisons de gaz, ce qui rajouterait encore un peu plus d’huile sur le feu de la flambée des prix. Les Européens devraient alors trouver des alternatives. Les Etats-Unis ont évoqué la possibilité que le Qatar, leur proche allié dans le Golfe, approvisionne les pays d’Europe occidentale. Le gouvernement américain s’est aussi entretenu avec différentes entreprises énergétiques internationales au sujet de possibles livraisons supplémentaires en cas de besoins. De son côté, le Japon a annoncé qu’il allait livrer à l’Europe certaines de ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL). Enfin, la commissaire européenne à l’énergie, Kadri Simson, s’est rendue vendredi en Azerbaïdjan.