Confinement : Pourquoi le film turc « 7. Koğuştaki Mucize » fait-il un tabac sur Netflix ?

Aras Bulut İynemli (Memo) et Nisa Sofiya Aksongur (Ova) dans le film turc qui cartonne sur Netflix, «7. Koğuştaki Mucize ». — Kinostar Filmverleih GmbH/Netflix

  • 7. Koğuştaki Mucize, remake du film sud-coréen Miracle in Cell No 7 (Miracle dans la cellule n°7) de Lee Hwan Gyeong, est sorti en 2019 en Turquie.
  • Mis en ligne à la mi-mars par Netflix, il figure « dans le top 10 des programmes les plus regardés » de la plateforme « dans 40 pays ».
  • Françoise Zamour, autrice du Mélodrame dans le cinéma contemporain : Une fabrique de peuples (Presses Universitaires de Rennes), analyse le phénomène pour 20 Minutes.

Un véritable phénomène ! 7. Koğuştaki Mucize, remake du film sud-coréen Miracle in Cell No 7 (Miracle dans la cellule n°7) de Lee Hwan Gyeong, est sorti en 2019 en Turquie où il a ému plus de 5,3 millions de téléspectateurs en salles. Mis en ligne à la mi-mars par Netflix, 7. Koğuştaki Mucize y fait un véritable carton alors que personne n’en avait entendu parler auparavant. Le film réalisé par Mehmet Ada Öztekin a ainsi rapidement intégré le top 10 de la plateforme en France alors qu’il n’est disponible qu’en version originale sous-titrée ! Il est en passe de conquérir la planète et figure, selon Netflix, « dans le top 10 des programmes les plus regardés dans 40 pays ».

Le long-métrage fait pleurer dans les chaumières. Pour preuve, les nombreux témoignages d’internautes qui n’ont pas pu retenir leurs larmes sur les réseaux sociaux, où il a été rebaptisé « le film turc » en raison de son titre difficile à prononcer. Sur Tik Tok, les internautes se filment même en train de sangloter devant le film.

Pourquoi ce film turc, non doublé, mis en scène par un réalisateur et porté par des acteurs inconnus en France, a-t-il réussi à bouleverser le cœur d’autant d’abonnés Netflix en plein confinement ?

7. Koğuştaki Mucize conte l’histoire fictive de Mémo, un père de famille veuf, atteint de déficience mentale légère, qui élève sa fille Ova avec l’aide de sa grand-mère. Leur quotidien, joyeux malgré la pauvreté, déraille lorsqu’il est accusé au début des années 1980, du meurtre de la fille d’un colonel. « Le film a connu un grand succès en Turquie. Mehmet Ada Öztekin est un réalisateur de télé habitué aux réalisations destinées au grand public », note Françoise Zamour, maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’ENS et autrice de Le mélodrame dans le cinéma contemporain: Une fabrique de peuples (Presses Universitaires de Rennes).

« L’innocence bafouée et le triomphe de la vérité »

7. Koğuştaki Mucize est, selon l’experte, « un pur mélodrame ». « Ce film met en scène l’innocence bafouée et le triomphe de la vérité », explique Françoise Zamour. A la différence des tragédies où le « destin » des héros est mis à mal par « l’arbitraire d’un dieu inconnu », dans 7. Koğuştaki Mucize, « le destin, c’est la situation sociale et politique, la relation de pouvoir, la puissance du militaire qui peut tout sur le plus humble des petits paysans », analyse la chercheuse.

7. Koğuştaki Mucize reprend les codes classiques du mélodrame. « L’héroïne est une petite fille, la figure même de l’innocence depuis la création du mélodrame, victime de la vie et des méchants ». Et de rappeler que : « Le mélodrame apparaît à la fin de la Révolution française, à un moment où tout allait mal, où tout est un peu cul par-dessus tête, où plus rien n’avait de sens. »

« Le mélodrame a la capacité de donner un sens au chaos du monde »

Avec la pandémie et le confinement, nous avons perdu tous nos repères. Le succès du mélodrame de Netflix peut donc s’expliquer grâce aux propriétés intrinsèques du genre. « Le mélodrame a la capacité de donner un sens au chaos du monde : il y a une justice, un bien, un mal, les bons sont récompensés, les méchant, punis. C’est très rassurant pour nous à un moment où l’on est en plein chaos du monde », estime Françoise Zamour.

Des milliards d’êtres humains sont confinés chez eux, impuissants face à « une sorte de menace invisible ». Pour Françoise Zamour, il n’est pas si étonnant qu’un mélodrame venu de Turquie fasse un carton : « La force du mélodrame, c’est de mettre en avant ce qui nous rassemble, qui est plus fort que ce qui nous sépare. Le mélodrame travaille toujours sur la ressemblance et d’une certaine façon, celui-là aussi travaille sur la ressemblance, entre nous et cette famille-là. »

« Le mélodrame est optimiste, même quand tout va mal »

7. Koğuştaki Mucize met en scène « la victoire des faibles ». « Nous sommes nombreux à être en 3e ligne à attendre qu’il se passe quelque chose, tous un peu saisis d’angoisse et d’effroi. C’est assez beau de voir manifester cette force des faibles à travers une fiction. Et il n’y a rien de plus faible évidemment – c’est l’humanité toute nue – qu’un simple d’esprit et un enfant », analyse la chercheuse. 7. Koğuştaki Mucize représente le « peuple dans son ensemble et dans ce qu’il a de plus vulnérable et de plus fort. »

Pas d’effet cathartique pour la chercheuse. Se lamenter sur le traumatisme vécu par des personnages de fiction, ne permet pas au spectateur confiné d’oublier le sien. En revanche, « Le mélodrame est optimiste, même quand tout va mal, même quand les gens meurent. L’optimisme, l’ouverture, et la foi dans l’humain subsistent. Et peut-être que c’est cela qui rassure. »

7. Koğuştaki Mucize a aussi ses détracteurs, qui dénoncent un film qui a tendance à forcer le trait sur les scènes d’émotion et quelques lourdeurs dans la mise en scène. Ce film exprime « l’optimisme, la confiance dans ce que l’humain a de meilleur, y compris l’assassin… L’idée qu’il y a des choses qui nous rassemblent au-delà de ce qui nous sépare. Le film défend cela d’une façon assez belle, alors évidemment avec des effets de ralentis et de la musique un peu appuyée », tempère Françoise Zamour.

Et de rappeler : « Le mélodrame n’est pas du tout négligeable dans notre relation à la fiction. Douglas Sirk, Pedro Almodovar ou Aki Kaurismäki et d’autres grands cinéastes font de vrais mélodrames. 7. Koğuştaki Mucize insiste un peu sur les moments qui vont susciter l’émotion, voire les larmes, mais n’est pas si profondément différent de tous les grands mélodrames du cinéma classique. » D’autres estiment que l’intrigue est cousue de fil blanc. Une autre raison de son succès, selon l’experte : « Il y a aussi quelque chose de très enfantin. On sait grosso modo ce qui va se passer dès qu’on commence, un peu comme les enfants à qui l’on raconte toujours la même histoire, mais ce n’est pas parce qu’ils la connaissent qu’ils n’ont pas envie de l’entendre ! »

« Le film donne à voir aussi des paysages magnifiques, cela nous sort, on voyage grâce à ce film », souligne encore l’experte. Koğuştaki Mucize est loin d’être un chef-d’œuvre, mais ce film naïf, manichéen et tire-larmes est arrivé à point nommé. Salvateur, nul doute qu’il permet à certains (Netflix, j’avoue, je suis définitivement perdue) d’évacuer le trop-plein d’émotion !

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