Complotisme : « Un jeune sur six pense que la terre est plate » ? Pas si vite !

Beaucoup de bruit pour rien ? Un sondage Ifop pour la fondation Jean-Jaurès et la fondation Reboot publié jeudi alerte sur le rapport des jeunes à la science et à certaines thèses complotistes. Le constat est alarmant. Selon ce document, six jeunes sur dix estiment possible que la Terre soit plate, plus d’un sur quatre croit au créationnisme et près d’un sur deux pense que l’astrologie est une science. L’Ifop parle même d’une « génération « toc toc » ». Alors que ces résultats ont été largement repris dans la presse, sur les réseaux sociaux, de nombreuses critiques sur la méthodologie et l’objectif même du sondage sont apparues pointant des données finalement pas si scientifiques.

Que dit exactement cette étude ? Pourquoi est-elle critiquée ? Pour Marie Peltier, historienne spécialiste des complotismes, enseignante en histoire et auteure de Obsessions, dans les coulisses du récit complotiste contactée par 20 Minutes, ce sondage « est un outil pour appuyer la thèse que les jeunes sont de plus en plus contaminés par le complotisme » alors que « toute [son] expérience [lui] montre l’inverse ».

Que dit le sondage ?

Les résultats sont donc a minima alarmants si ce n’est dramatiques. Le sondage mené sur des jeunes de 11 et 24 ans pose différentes questions touchant à la science, à l’histoire ou des faits d’actualité et tend à montrer qu’il y a une aggravation de la confiance des jeunes envers la science depuis 2017.

Ainsi, plusieurs affirmations sont proposées, auxquelles les sondés ont répondu « d’accord » ou « pas d’accord ». Parmi elles, on retrouve : « les êtres humains ne sont pas le fruit d’une longue évolution d’autres espèces comme les singes mais ont été créés par une force spirituelle » (27 % d’accord) ; « à l’époque antique, les pyramides égyptiennes ont été bâties par des extraterrestres » (19 %) ; « les Américains ne sont jamais allés sur la lune » (20 %) ; « il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l’école » (16 %) ; « en Ukraine, le massacre de civils à Boutcha était une mise en scène des autorités ukrainiennes » (26 %). Des théories dites « parascientifiques » sont également abordées, comme la sorcellerie, la voyance, l’astrologie ou la cartomancie. Mais aussi les esprits, les fantômes, la réincarnation, etc.

Par ailleurs, sur les 2.003 personnes interrogées, le sondage met en évidence des différences dans la tranche d’âge choisie, mettant particulièrement en avant les 18-24 ans (942 personnes interrogées). Des panels d’affiliation religieuse, politique ou d’utilisateurs de différents réseaux sociaux, avec TikTok en première ligne, sont également mis en valeur. Les musulmans apparaissent, selon les résultats, particulièrement sensibles à des affirmations non-scientifiques. Ils seraient 71 % à penser que « les êtres humains ne sont pas le fruit d’une longue évolution », loin derrière les catholiques, les protestants et les athées.

Pourquoi la méthode est-elle tant critiquée ?

S’il ne saute pas directement aux yeux, il y a un premier problème avec ce sondage choc. L’échantillon de personnes interrogées est petit, et surtout celui sur lequel les auteurs mettent l’accent : 942 jeunes de 18-24 ans interrogés. C’est l’une des premières critiques qui a commencé à affluer à la suite de sa publication et de sa reprise dans les médias. Selon Marie Peltier, c’est d’abord l’intention de ce questionnaire qui pose cependant une difficulté : « En amont de la méthode, il y a un problème de vision et d’objectif, car cette étude extrêmement orientée est un outil pour appuyer la thèse que les jeunes sont de plus en plus contaminés par le complotisme, en plus d’avoir un biais islamophobe. » Il y aurait alors derrière ce sondage une ambition politique et un « prétexte pour servir une vision idéologique, une justification des initiatives anticomplotisme car, c’est aussi devenu une posture, un business, une profession », souligne encore Marie Peltier qui se dit « en colère » contre cette enquête qui « colle aux clichés du complotisme ».

Entre la sorcellerie, le platisme, les extraterrestres, plusieurs questions du sondage tournent en effet autour des plus extravagantes théories du complot et jouent ainsi sur cette idée que « les complotistes sont tous des débiles », s’attriste l’historienne. Mais il joue aussi sur des clichés liés aux jeunes, celui en particulier d’une jeunesse qui serait en perdition, dans une logique de séparatisme, le tout à cause des réseaux sociaux et en particulier TikTok. « C’est une caricature stigmatisante et très réactionnaire des jeunes », s’agace Marie Peltier.

Et sur la méthode, là aussi, l’historienne a des choses à redire : l’échantillon interrogé, les réponses binaires, la tranche d’âge choisie alors qu’entre 11 et 24 ans, « on évolue beaucoup ». Finalement, le sondage ne répond pas à « une attitude scientifique car les sciences sociales ce n’est pas noir ou blanc ». « Je n’ai rien contre les sondages, mais il faut produire de l’analyse, remettre dans le contexte, pas simplement faire peur à la population », s’emporte-t-elle encore.

Un sondage contre-productif ?

Affichant une volonté de lutter contre le complotisme, ce sondage n’est-il finalement pas contreproductif ? Si les jeunes ne tomberont pas nécessairement dessus ou n’y prêteront pas particulièrement attention, il participe « à la stigmatisation de la jeunesse, et c’est la plus mauvaise chose à faire, d’autant que toute mon expérience me montre que c’est l’inverse, les jeunes sont de plus en plus conscientisés », souligne Marie Peltier, également professeure à la Haute école Galilée de Bruxelles.

Plutôt que pointer du doigt, elle préconise de « recréer le lien, de l’écoute, du respect » au lieu de « renforcer les clivages. » « Il faut rester humble, c’est très compliqué d’évaluer le degré de confiance à l’égard des sciences » mais « hélas, il n’y a pas de recette miracle » pour lutter contre la désinformation. C’est la mission endossée par les éducateurs au sens large, par les enseignants qui « ont fait un travail monstrueux pour éduquer les jeunes à l’information », et pour l’historienne spécialiste des complotismes, « d’énormes progrès ont été faits depuis dix ans et il faut avoir conscience de nos avancées ».