Comment rendre la guerre contre les fake news en santé plus efficace ?

Les pages Facebook de fake news passées à la loupe par une ONG. — XAVIER VILA/SIPA

  • Ce jeudi, la Commission européenne et l’Organisation mondiale de la Santé organisent un sommet sur la vaccination, sujet sur lequel de nombreuses fake news circulent.
  • La santé est en effet un terreau fertile pour les rumeurs infondées sur la Toile et lourdes de conséquences.
  • L’offensive contre cette désinformation avance. Rubriques désintox des médias, sites internet fiables… 20 Minutes explore diverses pistes pour rendre plus efficace cette guerre contre la désinformation.

Le vaccin contre la rougeole risque-t-il de rendre votre enfant autiste ? Ce genre d’interrogation, lié à une étude prouvée fausse, a laissé une défiance durable vis-à-vis des vaccins. Ce jeudi, un sommet européen à Bruxelles se penche sur la vaccination, et notamment les dégâts de la désinformation, alors que la rougeole réapparaît dans certains pays européens. Car la santé est un terreau fertile pour tout type de fake news, panoplie disparate d’informations fausses, erronées, tronquées, dépassées, non fiables…

« (La santé) est un sujet qui préoccupe tout le monde et dont tout le monde peut parler », explique Stéphanie Chevrel, journaliste et présidente de l’Observatoire de l’Information en Santé avec la chaire santé de Sciences Po. « L’ingrédient principal du buzz, c’est quand ça touche les gens, par la peur, le scandale, l’humour, la surprise, complète  Caroline Faillet, cofondatrice de Bolero, cabinet de conseil en stratégie digitale. Et à la différence d’un attentat, par exemple, pour les sujets de santé, il est beaucoup plus difficile de savoir si l’information est vraie ou non. » De fausses informations qui créent de la confusion, font perdre du temps et de l’argent aux patients, voire encouragent certains à renoncer à des soins. D’où une régulation fondamentale. Mais comment faire le tri entre infos et infox ? 20 Minutes passent cinq solutions (et leurs limites) en revue.

Les autorités de santé répliquent sur les réseaux

« On ne peut pas faire taire un émetteur de fake news. En revanche, on peut endiguer sa visibilité, estime Caroline Faillet, autrice de Décoder l’info*. Pendant longtemps, les laboratoires, médecins, autorités de santé n’étaient pas présents sur le digital. C’est comme si on avait laissé le prime time à des gens qui viennent défendre des thèses saugrenues. » Un silence rompu depuis quelques années. Plusieurs autorités de santé ont ainsi investi YouTube, et diffusent des vidéos de vulgarisation sur un ton décalé pour déminer certaines théories. Notamment l’Inserm, qui a lancé en octobre 2018 Canal détox, des petites vidéos qui contrecarrent les fausses informations, ou le CNRS, avec Zeste de science. De même, le ministère de la Santé, dans son offensive contre les antivax, avait notamment misé en décembre 2017 sur deux vidéastes influents, Julien Ménielle de la chaîne Dans ton corps, et Bruce Benamran, animateur de la chaîne E-penser.

« Le problème, c’est que les institutions ont une information très descendante sur les réseaux sociaux, nuance Stéphanie Chevrel. D’ailleurs, c’est simple : sur Twitter, les comptes institutionnels ont beaucoup d’abonnés et peu d’abonnements. Un peu comme s’ils envoyaient un fax sans attendre de retour… Ils utilisent les outils modernes en gardant l’esprit de l’ancien monde. » « En santé, on n’a pas d’organe de fact checking officiel », complète Caroline Faillet. Qui estime qu’il faut mutualiser les forces pour que médecins, laboratoires, patients, autorités de santé parlent d’une seule voix quand il faut contrer une désinformation importante. « La prise de conscience est là, mais il faut maintenant mettre en place les moyens de surveiller et de contrer les fake news, suggère-t-elle. Peut-être en levant l’interdiction pour les laboratoires de communiquer sur leur médicament qui ferait l’objet d’une fausse information. »

Un site santé.fr qui veut faire référence

Depuis cet été, le site santé.fr, créé par le ministère de la Santé, s’est généralisé (d’annuaire francilien, il est devenu un site d’information sur toute la santé et pour toute la France) et souhaite devenir un réflexe pour tous les citoyens qui aurait une question. Il s’ajoute aux divers sites du ministère déjà existants :  vaccination-infoservice.frivg.gouv.fr, info-ist.fr… Sans inscription préalable, tous les citoyens peuvent y trouver des informations fiables et pratiques, avec deux niveaux de réponse. On peut y trouver une fiche avec du contenu original et vulgarisé, mais aussi des liens vers d’autres sites institutionnels (autorités de santé, Institut Curie, associations de patients). Et un filtre régional et utilitaire, pour qu’un citoyen puisse trouver une pharmacie à Tulle… « En plus, nous proposons des filtres d’accompagnement personnel, pour améliorer l’éducation à la santé », explique Giovanna Marsico, déléguée au Service public d’information Santé au ministère. Par exemple, si vous dites que vous êtes une femme enceinte, le site vous propose des fiches sur les médicaments à prendre pendant la grossesse ou sur la listériose.

Un effort particulier est fait pour que l’information soit compréhensible et accessible, notamment aux personnes en situation de handicap. « Paradoxalement, l’information en santé est davantage axée sur ceux qui en ont le moins besoin, reprend celle qui a piloté la mise en place du site. Nous avons ainsi travaillé pour proposer des vidéos, du contenu en langue étrangère pour des personnes migrantes, du contenu utilisant une méthodologie spécifique pour ceux qui ont un trouble de l’apprentissage. »

Le site se présente comme « en construction ». « Il évolue tous les mois en fonction des demandes de nos partenaires (usagers, chercheurs, institutions) et via l’analyse des usages », précise Giovanna Marsico. Ainsi, les concepteurs sont en train de plancher sur un chatbot dédié aux recherches sur les médicaments, une demande identifiée par les retours. Rassembler toutes les informations utiles sur un seul site, voilà qui pourra aider le citoyen à y voir plus clair. « C’est rassurant, mais c’est une information froide, regrette Stéphanie Chevrel. En cas de fake news, il n’y a pas de possibilité de publier une alerte. Or on sait qu’une infox fait le tour du monde en moins de 2 heures… » Autre challenge : la visibilité d’un site noyé dans la masse. « Si on veut que le grand public le connaisse, il faut en parler sur les réseaux sociaux, noter l’adresse dans les carnets de santé, sur les ordonnances », conseille Stéphanie Chevrel.

La chasse aux infox dans les médias

« Non, la chimiothérapie ne tue pas 50% des patients atteints d’un cancer », « Non, le thé vert ne protège pas du cancer »… Les médias ont pris la mesure de l’enjeu : des rubriques comme  les Décodeurs (Le Monde), Fake off (20 Minutes), le Vrai du faux (France Info) sont nées dans les rédactions. « C’est bien, mais pourquoi toutes ces rubriques ne réunissent pas leurs conclusions pour que l’internaute puisse juxtaposer les différentes analyses ? interroge Stéphanie Chevrel. Si tous les décodages sont d’accord sur un sujet, cela renforce leur crédibilité. » L’autre problème, c’est qu’un citoyen qui rejette en bloc le système n’ira sans doute pas  » vérifier  » dans un grand média que, comme il l’a lu, le vin fait bien maigrir… De leur côté, les réseaux sociaux tentent aussi de faire le ménage : YouTube et Pinterest se sont engagés dans une offensive contre les anti-vaccins… sans grand succès, comme le montre cette enquête de Numerama. 

Un label pour faire le tri ?

« Je trouve qu’on a tendance à multiplier les sites plutôt qu’à mettre en valeur ce qui est fiable », critique Laure Guéroult-Accolas, fondatrice des trois réseaux sur le cancer du sein, du poumon et gynéco. Justement, pour donner plus de visibilité à ceux qui diffusent des informations vérifiées, un outil pourrait être utile.

La fondation Health On Net (HON), avec l’appui de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), a mis au point une certification, un genre de label, pour les sites, et depuis peu les applications sur smartphone , jugés fiables. « Mais c’est peu connu et reconnu en France », regrette Stéphanie Chevrel, fondatrice du site Acteurs de santé , qui a obtenu ce label. Problème : l’OMS ne peut labelliser les conversations, commentaires et forums, où pullulent les infox.

La parole aux patients et soignants

Les associations de patients ont également un rôle à jouer. D’abord parce que leurs interrogations ne sont pas forcément les mêmes que celles des chercheurs. « Sur Internet, on essaie de repérer les informations utiles et fiables, sur la recherche, les traitements, mais aussi les services disponibles et associations qui aident », explique Laure Guéroult-Accolas. Améliorer la coordination entre autorités de santé et associations de patients mérite réflexion. « On pourrait imaginer par exemple que les institutionnels partagent une information cruciale (non, le thé ne guérit pas le cancer) auprès des associations, pour qu’elles servent de relais dans les réseaux de patients, mais aussi sur Facebook et Twitter », souffle Laure Guérault-Accolas.

Mais l’effort ne doit pas seulement venir des patients. « Dans les pays anglo-saxons, des chercheurs, des médecins viennent vite s’exprimer sur les réseaux sociaux en cas de fake news, ce qui reste rare en France », ajoute Stéphanie Chevrel. Encore faut-il savoir communiquer de façon claire, synthétique, impartiale, mesurée… « Il faut évangéliser sur la stratégie digitale, aussi bien les soignants que les patients », reprend cette journaliste qui va, pour la première fois cette année, intervenir à l’Université des patients, formation pour devenir patient-expert. Et ce de chaque côté, renchérit Caroline Faillet : « certaines écoles d’ingénieurs commencent à enseigner des techniques de communication sur les réseaux, des chercheurs vulgarisent leur recherche avec « ma thèse en 180 secondes » et parallèlement, l’acémie  Seed University​ propose un bagage scientifique minimum aux influenceurs. » La guerre est donc déclarée, mais loin d’être gagnée.

* Décoder l’info, comme décrypter les fake news ? Editions Bréal, octobre 2018, 12 €.

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