Cloud responsable, sites éco-conçus, slow tech… Les entreprises ont-elles les moyens de penser numérique raisonnable ?

Qu’y a-t-il de moins lourd et moins réel qu’un nuage ? Selon Tristan Labaume, président fondateur de l’alliance Green IT, « aujourd’hui, c’est la folie du cloud où tout le monde met tout et n’importe quoi dedans ». Or « le cloud n’est pas dans les nuages, mais bien dans les data centers », assure l’expert. Et les entreprises se heurtent encore et toujours au même problème en matière d’impact environnemental : « la fabrication des nouveaux équipements pour entretenir des serveurs et des systèmes de cloud au sein des data centers, c’est un impact 80 fois supérieur à la première année d’utilisation », ajoute-t-il.

Si, comme l’assure Frédéric Bordage, expert indépendant et fondateur de Green IT, « les opérateurs de data centers ont fait un travail remarquable depuis quinze ans pour réduire la consommation électrique », faut-il alors en profiter pour stocker toujours plus de données ? C’est un non pour Caroline Vateau, directrice « numérique responsable » chez Capgemini Invent. « C’est important de piloter ses consommations, de s’assurer qu’on gère l’infobésité, le stockage non nécessaire. C’est pas Versailles, quoi ! Sur le modèle de la gestion de sa consommation d’énergie, on doit faire de même dans le cloud en fixant des limites. »

Les entreprises font donc face à de multiples challenges pour mettre en place une politique de sobriété numérique, soit un « usage raisonnable parce que raisonné du numérique », selon Frédéric Bordage. La slow tech, l’écoconception des services numériques, la recherche d’un cloud responsable, autant de concepts qui s’intègrent pas à pas dans la gouvernance des sociétés.

La fabrication des infrastructures, le nerf de la guerre

« On n’a pas loupé sa vie à 40 ans si on n’a pas de montre connectée !, martèle Frédéric Bordage. Il faut accepter de redescendre en seconde classe, favoriser le réemploi et penser sobriété numérique ». Alors qu’elle est souvent associée à la contrainte, la sobriété est pourtant créative et laisse émerger des solutions positives.

Caroline Vateau, qui a récemment travaillé sur le projet public Nega Octet, un référentiel pour mesurer l’impact environnemental des services numériques et proposer des pistes d’amélioration, dresse un constat clair : « il y a une vraie réflexion à avoir sur le poste de travail et sur les équipements, sur la façon de les faire durer le plus longtemps possible, sur comment repousser l’obsolescence logicielle ». L’experte assure donc que les entreprises doivent faire des choix, sélectionner avec soin ce qui est essentiel dans les services numériques et les faire fonctionner « le plus à l’économie possible ». En un mot, réfléchir à l’écoconception de leurs services numériques. « Et les créer de manière très sobre », ajoute Frédéric Bordage.

La slow tech au service de la sobriété numérique

Du côté de la start-up WeatherForce, basée à Toulouse, qui propose un service de prévision pluviométrique pour les agriculteurs, la slow tech a profondément transformé la manière de fonctionner. Frédéric Bordage, qui est intervenu dans le cadre d’une opération collective montée par la Chambre de commerce et d’Industrie de l’Hérault et l’Ademe, baptisée « Green Concept », raconte comment d’un smartphone équipé de la 4G, l’équipement nécessaire pour y accéder, on est passé à un téléphone en 2G recevant les SMS.

« Pour que ce service puisse exister dans les pays émergents non pourvus en 4G et également l’écoconcevoir, on a travaillé sur un village pilote en Côte d’Ivoire, explique l’expert. Smartphones et réseaux dernier cri ont été remplacés par un système à deux solutions : d’un côté, l’envoi d’un texto sur un mobile qui peut avoir 20 ans, et de l’autre, pour contourner les 30 % d’illettrisme dans le pays, l’instituteur reçoit le SMS et inscrit sur le tableau les informations, qui sont ensuite transmises aux parents qui travaillent la terre quand les enfants rentrent de l’école ».

Frédéric Bordage se réjouit : « On ne modifie pas des impacts déjà créés, on les évite ». Et pour cause, grâce à cette solution slow tech, tout le numérique dispensable a été retiré. « C’est l’exemple parfait d’un usage green où la high-tech est utilisée uniquement à Toulouse pour le supercalculateur de prévision, qui permet de savoir précisément et de manière fiable quand la pluie va tomber, et ainsi de semer et de récolter au bon moment, en limitant l’utilisation d’intrants, à savoir les engrais, les pesticides… ».

Les opérateurs cloud bientôt consultants en sobriété numérique ?

Faire un état des lieux des besoins, se raisonner sur les données stockées, « c’est aussi apprendre à redimensionner et à mettre à jour les applications qu’on migre vers le nuage », insiste Caroline Vateau. La facilité d’accès au cloud est un biais pour les entreprises – comme pour les particuliers d’ailleurs –, qui ont l’impression qu’elles n’ont pas besoin de choisir. « En appuyant sur un bouton, tout le monde peut avoir accès à des ressources informatiques, sans interruption de service, copiées à plusieurs endroits, abonde l’experte. Or, si les data centers ont largement progressé en matière d’efficacité énergétique, les opérateurs ont encore du travail concernant la limitation des stocks et surtout la circularité des composants qu’ils utilisent ».

Sur le modèle des fournisseurs d’énergie, Caroline Vateau propose même que les fournisseurs de cloud conseillent à terme leurs clients dans le choix de leur offre de stockage. « Pourquoi ne pas profiter de leur expérience et de leur visibilité pour accompagner les entreprises dans la réduction de leur empreinte environnementale, et la leur par la même occasion ? » Si la pratique est aujourd’hui marginale, la raison est évidemment financière : « plus une entreprise consomme, plus c’est intéressant pour le cloud provider », admet-elle, confuse.

Pour Frédéric Bordage, l’effort doit aller encore plus loin. « Comment est-il possible que les cloud providers ne fassent pas preuve de transparence sur leurs impacts environnementaux ?, s’insurge-t-il. Ils ne s’occupent que des émissions des gaz à effet de serre, qui en France, ne constituent que 11 % de l’impact du numérique. Ce qui veut dire qu’ils éludent près de 90 % de leurs impacts. Soit ils sont idiots, soit ils font comme si ».