Cinéma et féminisme : « Le “female gaze”, c’est ressentir avec l’héroïne, c’est un regard qui met en valeur l’expérience féminine », selon Iris Brey

Adèle Haenel et Noémie Merlant dans Portrait de la jeune fille en feu — PYRAMIDE DISTRIBUTION

  • Le female gaze « c’est sortir de l’identification [au héros masculin] pour aller vers le partage d’expérience, c’est ressentir avec l’héroïne », explique Iris Brey, autrice du livre Le Regard au féminin, aux Editions de l’Olivier.
  • Un viol vu à travers un male gaze par exemple, est un spectacle, un viol vu à travers un female gaze est une « expérience qui marque la chair », raconte l’autrice dans son livre.
  • A propos de la cérémonie des César, Iris Brey retient l’image d’Adèle Haenel quittant la salle, après la remise du prix de la meilleure réalisation à Roman Polanski. « L’image marquante de cette cérémonie c’est un corps féminin en mouvement » nous dit la critique, sommant les réalisateurs et réalisatrices à quitter la maison croulante du cinéma français, pour « aller ailleurs », « inventer quelque chose de plus intéressant ».
     

Et si, au lieu de montrer un corps morcelé, la caméra captant en décomposé cul, seins, hanches et autres morceaux de femmes, le cinéma s’essayait à pénétrer l’expérience féminine de l’intérieur ? En montrant par exemple, s’agissant de l’érotisme, les images qui défilent dans la tête des héroïnes pendant l’orgasme, ou la texture de la chair, en gros plan. Quarante-cinq ans après l’invention par la critique et réalisatrice Laura Mulvey du concept de male gaze (regard masculin), Iris Brey entend déconstruire notre regard sur les fictions, en mettant en avant les réalisatrices et réalisateurs qui ont essayé de traduire l’expérience féminine au plus près, dans Le Regard au féminin. Une révolution à l’écran (Editions de l’Olivier). Alice Guy, Marie-Claude Treilhou, Agnès Varda, Jane Campion… Elles ont été nombreuses les pionnières, mais pas toujours écoutées. Aujourd’hui, ce sont des séries et des films largement diffusés qui adoptent ou ont adopté le point de vue de l’expérience féminine, comme Fleabag, La Servante écarlate, Titanic, Wonder Woman et plus récemment, Portrait de la jeune fille en feu. Une révolution en marche…

Est-ce qu’on peut brièvement définir le female gaze, et en quoi il est révolutionnaire selon vous ?

Le female gaze [regard féminin] est une réponse au concept de male gaze [regard masculin] que Laura Mulvey [critique et réalisatrice de cinéma] décrit en 1975, où elle explique que le spectateur s’identifie au regard de la caméra qui elle-même relaie le regard du héros qui prend plaisir à regarder les femmes comme des objets. Le female gaze n’est pas l’inverse du male gaze : c’est sortir de l’identification [au héros masculin] pour aller vers le partage d’expérience, c’est ressentir avec l’héroïne, c’est un regard qui met en valeur l’expérience féminine dans nos images.

Il y a par exemple deux façons de filmer le viol, l’une qui érotise, l’autre où l’on est avec la femme qui souffre et subit…

Si on regarde le viol à travers le male gaze, ce serait les scènes de viol dans Game of Thrones, qui ne sont pas filmées comme un acte de violence, mais comme un acte érotique. Le corps féminin devient un objet que le héros peut prendre. Alors que dans les scènes de viol de La Servante écarlate, les scènes sont filmées du point de vue féminin, et on ressent ce que June traverse pendant cette expérience. Grâce à la voix off qui explique ce qui se passe dans sa tête, grâce par exemple aux mouvements de caméra au ralenti, nous est signifié que le temps passe de manière différente pendant cet acte. June regarde les aplats de couleur sur le plafond de la chambre dans laquelle elle est violée, elle commence à décrire la couleur bleue, et à lister toutes les chansons qu’elle connaît, dont le titre commence par le mot bleu. Et c’est une manière de montrer qu’elle est complètement dissociée de ce qui se passe avec son corps. La dissociation est un des recours psychiques du corps humain quand il y a trop de violence, on dissocie pour survivre à l’expérience. Tout ça n’est pas explicité, mais ces recours avec la voix off décrivent des processus réels que le corps violé traverse. On est donc plongé dans l’expérience de cette violence-là.

Vous écrivez dans le livre qu’un « viol vu à travers un male gaze est un spectacle, un viol vu à travers un female gaze est une expérience qui marque la chair »…

Oui, les violences, quand elles sont représentées à travers le point de vue masculin, sont là pour nous divertir, pas pour raconter la violence. L’expérience de La Servante écarlate pénètre nos corps, nous fait nous sentir mal à l’aise, c’est pour cela que c’est parfois difficile à regarder pour beaucoup de gens. C’est beaucoup plus facile de regarder cela comme un spectacle érotique…

Un female gaze peut aussi être porté par un homme, dites-vous…

Toutes les cinéastes femmes ne produisent pas forcément du female gaze dans leurs films. Et certains hommes réalisateurs ont envie d’épouser l’expérience féminine de leurs héroïnes. C’est le cas de Ridley Scott dans Thelma et Louise ou du film Titanic de James Cameron. Ils nous font plonger dans l’expérience de l’héroïne au lieu de les regarder à distance. Tout Titanic est un flash-back raconté du point de vue de Rose, et à aucun moment le personnage de Rose n’est érotisé de manière gratuite. C’est toujours une héroïne en action. Même quand Leonardo Di Caprio la dessine nue, elle n’est pas du tout réduite à un objet. Ils se regardent et dialoguent et on reste avec elle, avec son regard. Même quand c’est un blockbuster, même quand c’est un homme qui filme, il est tout à fait possible de ne pas réduire le corps féminin au statut d’objet, de filmer une femme comme sujet pensant.

Comment se traduit le female gaze dans Portrait de la jeune fille en feu ?

Dans Portrait de la jeune fille en feu le female gaze se traduit par une esthétique du désir, non au travers de la domination, mais de la notion d’égalité. Il y a une circulation à l’horizontal dans les plans du film : les corps sont quasiment symétriques, les héroïnes partagent beaucoup de plans, et toute la relation est basée sur un dialogue amoureux. L’égalité se traduit par exemple par des dialogues : la peintre Marianne arrive sur une île pour peindre Héloïse, et Héloïse explique que même si elle est le sujet du tableau, elle est aussi un sujet qui regarde, qu’elle participe à la création… Et visuellement, dans la scène de sexe du film par exemple, au lieu d’avoir du champ et du contrechamp – un plan sur un visage, puis sur un autre, comme un jeu de ping-pong – on a un plan moyen où les deux visages sont dans le cadre ensemble. Ces deux visages côte à côte nous indiquent qu’on n’est pas dans un conflit, mais dans un dialogue. On filme aussi un doigt qui se glisse sous le pli d’une aisselle, c’est une manière de dire que l’érotisme n’est pas dans les codes masculins classiques, on délocalise le plaisir…

Pensez-vous que le film de Céline Sciamma n’a reçu qu’un seul prix aux César [meilleure photographie] parce qu’il exprime un female gaze qui dérange ?

Oui, en tout cas en France c’est un film qui dérange car il interroge un système de domination. Il permet d’entrevoir un monde sans patriarcat. Mais le film a été très bien accueilli aux Etats-Unis ou en Corée. Il y a une vraie résistance française.

On y voit une scène d’avortement, une scène de règles douloureuses. Des images cruellement absentes du cinéma, alors que pour beaucoup de femmes, elles sont très présentes au quotidien ou ont marqué leur vie.

Au cinéma, toutes les scènes qui représentent des scènes liées au corps féminin, qu’il soit physique ou social, sont absentes de nos écrans. Comme si cela n’avait pas de valeur à partir du moment où c’est exclusivement lié au corps des femmes. Tout cela est absent de nos récits, car nos récits sont majoritairement écrits et réalisés par des hommes.

Plus généralement, que vous inspire la soirée des César, et les réactions qui ont suivi ?

Je pense que la soirée des César  est le symptôme d’une société divisée. D’un côté, on voit un monde patriarcal qui n’a pas envie d’écouter les récits de femmes et qui a envie de banaliser et minimiser les violences sexuelles faites aux femmes. Quand on récompense avec la meilleure réalisation, c’est bien l’homme qu’on récompense, pas l’œuvre. Mais la réaction d’Adèle Haenel  est encore plus forte, et c’est ce dont on va se souvenir.

L’image marquante de cette cérémonie c’est un corps féminin en mouvement, c’est le dernier chapitre de mon livre, et cela raconte la même chose : les femmes sont enfin en train de se libérer des chaînes du patriarcat. Et ce sont ces corps-là qui créent les récits qui changent le monde. Mais malheureusement, en donnant le prix à Roman Polanski, on essaie d’invisibiliser le récit d’Adèle Haenel. Il ne faut pas oublier qu’il y a une lutte des récits.

On est dans une maison croulante, mais on va décider d’aller ailleurs, on va inventer quelque chose de plus intéressant que le monde dans lequel ils essaient de nous enfermer. Avec ce prix, ils essaient de nous terroriser, de nous ramener au silence, mais on ne va pas se laisser faire, on va créer avec d’autres et ailleurs.

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