Chasse : Le jeudi est-il vraiment « le jour le plus accidentogène » ? Prudence

Lors d’un déplacement dans le Loiret, lundi 9 janvier, la secrétaire d’État chargée de l’Ecologie Bérangère Couillard a annoncé les mesures du Plan sécurité à la chasse 2023. L’objectif ? « Tendre vers le zéro accident ». Parmi les mesures, l’alcool et les stupéfiants ont été interdits pendant la chasse et une application a été créée pour faciliter le partage des espaces. « Les déclarations des chasses seront obligatoires à compter de septembre 2023 », a déclaré la secrétaire d’Etat à l’écologie.

Mais une mesure n’apparaît pas dans le plan, celle de l’interdiction d’un jour de chasse – demandée par de nombreuses ONG. Elle ne sera pas inscrite cette fois. Mais Bérengère Couillard se défend : « Rien ne dit que la journée de dimanche est la plus accidentogène. Actuellement, sans que je me l’explique, c’est le jeudi qui est le plus accidentogène ».

Seulement, les chiffres utilisés par la secrétaire d’Etat reposent uniquement sur le nombre de décès, sans compter les autres accidents. 20 Minutes a interrogé l’association « Un jour, un chasseur », fondée par les amies de Morgan Keane, abattu par un chasseur en 2020. Elles dénoncent la mauvaise utilisation des statistiques par le gouvernement.

FAKE OFF

En septembre dernier, à la suite de la pétition publiée par l’association « Un jour, un chasseur », le Sénat a demandé une mission de contrôle commune aux commissions des affaires économiques et des lois. Dans le rapport qui en découle, 30 mesures ont été proposées, demandant notamment l’examen du permis de chasse ou l’instauration d’un certificat médical annuel pour les chasseurs.

D’après le rapport du Sénat et selon les chiffres de l’Office français de la biodiversité (OFB), « le nombre d’accidents de chasse a baissé de 46 % et le nombre de morts de 74 % ». Toutefois il faut mettre ce chiffre en perspective. Toujours d’après le rapport, « plus des deux tiers des accidents résultent de fautes graves enfreignant les règles élémentaires de sécurité. S’y ajoute une centaine d’incidents par an, c’est-à-dire des tirs sur des véhicules ou des maisons, qui auraient pu avoir des conséquences dramatiques, et des tirs sur des animaux domestiques ou d’élevage ».

Différentes visions

C’est ici que se joue la rupture entre les visions de l’association « Un jour, un chasseur » et celle du gouvernement. L’association opposée à la chasse utilise un premier graphique qui se penche sur le nombre d’accidents par jour de la semaine, tous gibiers confondus. Sur ce diagramme, le constat est sans appel : près de la moitié (46 %) des accidents de chasse a lieu le dimanche, contre 25 % le samedi, soit 71 % des accidents se déroulant le week-end. D’après ces chiffres, le jeudi compte 7 % des accidents.

Les chiffres qu'utilisent l'association
Les chiffres qu’utilisent l’association – Capture d’écran

En face, pour estimer que le dimanche n’est pas le plus accidentogène, la secrétaire d’Etat Bérangère Couillard prend en compte le graphique suivant qui s’intéresse à la répartition des victimes non-chasseurs par journée, sur des données provenant de l’Office français de la biodiversité (OFB).

Les chiffres qu'utilisent Bérangère Couillard
Les chiffres qu’utilisent Bérangère Couillard – Capture d’écran

Des faibles écarts

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, on ne retrouve pas cette surreprésentation dans les accidents ayant pour victimes des non-chasseurs qui se répartissent sur toute la semaine sans pic marqué le mercredi ou le week-end. Ces statistiques ne viennent pas corroborer les demandes d’arrêt de la chasse durant ces périodes », estime le rapport.

Sur ces chiffres, en effet, aucune grosse différence n’est à remarquer entre les différentes journées de chasse. Le jeudi reste le jour le plus accidentogène avec 13 % d’accidents, suivi de très près par le lundi, le mercredi et le dimanche (12 % chacun). Seulement, utiliser ces chiffres pour démontrer un taux plus élevé d’accidents n’est pas révélateur étant donné les faibles écarts entre les jours.

Les blessés non considérés

Pour l’association « Un jour, un chasseur », interrogée par 20 Minutes, l’utilisation de ce graphique n’est pas légitime. « Ces chiffres sont dérisoires. Ça ne concerne que les non-chasseurs morts », s’indigne l’organisation. Or, il n’y a pas seulement des morts, mais il y a aussi des blessés. « Il y a aussi des violations de propriété privée, de la mise en danger de la vie d’autrui, des non-respects de règles de sécurité, des animaux domestiques tués », ajoute l’association.

Depuis quelques mois, le collectif travaille sur une autre méthodologie pour énumérer les nombres d’accidents. « Dès qu’un article de presse relaie un accident, nous comptons et nous classons les faits », explique la bénévole interrogée. « Les accidents se déroulent majoritairement le dimanche », constate-t-elle grâce à sa revue de presse. Ainsi, l’association demandait (et demande toujours) l’interdiction de la chasse sur deux jours, le mercredi et le dimanche.

« La meilleure façon de mettre le bordel dans le pays »

L’association « Un jour, un chasseur » n’est pourtant pas la seule à se battre pour faire adopter cette mesure. Auprès de 20 Minutes, le porte-parole de l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas) Richard Holding rejoignait le même constat : il faut interdire la chasse le dimanche. « La moitié des accidents de chasse enregistrés ont lieu ce jour-là ».

Au contraire, il est hors de question de se résoudre à cette interdiction pour Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs (FNC). « Je ne veux pas entendre parler de l’arrêt de la chasse le dimanche, pas même son expérimentation dans des territoires. Ce serait la meilleure façon de mettre le bordel dans le pays », grondait-il à notre micro.