« C’est un sport ludique »… Le bras de fer fait la chasse aux clichés et rêve des Jeux olympiques

C’est le grand jour. Après une année d’éclipse pour cause de Covid-19, les championnats du monde de bras de fer 2021 commencent ce jeudi à Bucarest pour s’étirer jusqu’au 2 décembre. Des -55 kg aux +110 kg, des subjuniors (-15 ans) aux vétérans, hommes et femmes, valides et handisports, bras droit et bras gauche… Ça va beaucoup suer, dans les couloirs de l’hôtel Pullman World Trade Center de la capitale roumaine.

Si la France est représentée, elle ne postule pas dans chaque catégorie, loin de là. « 40 pays et 800 athlètes sont attendus. Nous aurons 18 représentants, contre 160 par exemple pour les Kazakhs. Nous en sommes aux balbutiements, mais je m’appuie sur la Fédération mondiale [WAF] qui est très développée », assure Aymeric Pradines, figure tutélaire du bras de fer sportif hexagonal. Le médaillé de bronze mondial des -100 kg en 2015 occupe le poste de vice-président de la Fédération française de force, à laquelle la discipline est rattachée.

« Nous sommes 300 licenciés cette saison, pour 22 clubs, et entre 400 et 450 pratiquants », détaille le kiné de 35 ans domicilié à Bruxelles, qui porte sa discipline à bout de biceps depuis une dizaine d’années. « Il faut qu’on arrête de croire que c’est un truc de poivrots qui se défient sur un tonneau ou n’importe quoi d’autre dans un bar, prévient celui qui est aussi président du Toulouse Armwrestling Club (TAC), dans la ville dont il est originaire. C’est un sport ludique, qui demande beaucoup de temps d’apprentissage. On s’adapte aux gabarits, à une technique. Même pour les enfants, ça peut être intéressant. »

Bras droit ou bras gauche, peu importe (ou presque)

Le TAC s’entraîne très précisément à Villate, village paisible au sud de la capitale occitane, où l’on a pu assister à une démonstration donnée par le vice-président Thor Boutet. Ingénieur informatique, le jeune homme de 29 ans, plusieurs fois champion de France, concourra à Bucarest chez les -75 kg. En bras gauche comme en bras droit. « La plupart des gens sont droitiers, et donc plus forts du bras droit, mais ceux qui ne font qu’un bras sont très rares », indique le Niçois d’origine. Les ferristes enchaînent donc les deux compétitions, et s’évitent au passage une dissymétrie peu esthétique…

Thor Boutet pourrait parler de sa discipline bien plus longtemps que les 10 heures d’entraînement qu’il enchaîne (muscu comprise) chaque semaine, tout en faisant attention à sa nutrition et à son sommeil.

« C’est comme la boxe, à la fois de la force et du combat. Et pour progresser, il faut absolument un sparring-partner. En anglais, on dit « armwrestling », autrement dit « lutte de bras ». C’est très parlant. Il faut avoir une main et des doigts forts. Tout part de là. C’est un sport complet. On fait appel à une chaîne musculaire qui part des doigts jusqu’à la jambe, en passant par le poignet, l’avant-bras, le bras, l’épaule et le dos. La jambe permet de pousser et d’être stable. Comme ça, on pourra mieux appliquer sa force. »

Et pas question de se défier sur un tonneau, mais sur une table normée, aux dimensions identiques de Kinshasa à Vladivostok (1,02 m de hauteur, 65 cm de large, 91 cm de longueur), avec deux « elbow pads » (un pour le coude de chaque participant) et deux « winpads » (ou « coussins de victoire »), un de chaque côté. « Celui dont le poignet touche le « winpad » ou passe sous la ligne imaginaire entre les deux « winpads » a perdu, explique Thor Boutet. Deux fautes de coude [le coude décollé de « l’elbow pad »] sont aussi éliminatoires. En compétition, il y a deux arbitres pour tout voir. » Et des contrôles antidopage pour tenter de coincer les tricheurs.

Thor Boutet devant quelques stars de la discipline.
Thor Boutet devant quelques stars de la discipline. – Nicolas Stival / 20 Minutes

Inutile d’espérer briller si vos biscotos restent aussi plats à l’effort qu’une étape du Tour de France reliant Dax à Bordeaux. Mais, entre gaillards, ce n’est pas toujours le plus costaud qui gagne, insiste Aymeric Pradines : « C’est un sport de force. Ceci dit, comme au judo, tu peux être moins athlétique mais meilleur car tu as une meilleure connexion neuromusculaire. Tu sauras mieux faire les mouvements, et tu seras ainsi plus rapide, plus explosif. »

Attention, ça peut aller très vite !

Mieux vaut ne pas s’endormir en effet sur son « elbow pad » , car les combats ne durent souvent pas plus de quelques secondes. Lors des championnats du monde, le perdant est reversé en repêchages et une deuxième défaite est éliminatoire. Comme au judo, là aussi.

Le débutant aura tendance à forcer comme une bête de somme. Le meilleur moyen de se faire mal, même si les graves blessures, du type fracture de l’humérus, sont (heureusement) très rares. Thor Boutet, qui comme nombre de ses collègues pratique en parallèle un autre sport de force (
le street lifting en ce qui le concerne), renfile sa tenue de professeur pour décrire les « trois techniques principales ».

D’abord, le « hook » : « On va rentrer dans le bras de l’adversaire en faisant un crochet avec notre poignet, pour l’amener vers soi. » Ensuite, le « top roll » : « On va dévier la force de l’adversaire. On va aller vers l’extérieur du poignet pour pouvoir ouvrir les doigts et le poignet de l’adversaire. » Enfin, la presse : « On va essayer très rapidement de faire passer notre poignet et celui de l’adversaire derrière notre épaule, pour pouvoir appuyer avec l’épaule et le triceps, à la manière d’un marteau. »

Le vocabulaire ferriste emprunte beaucoup à l’anglais, même si la discipline est également très populaire en Europe du Nord, et surtout dans les pays de l’ancien bloc soviétique. Sur le mur des célébrités peint dans les locaux du TAC, Aymeric Pradines côtoie son compatriote Jozsef Lovei, le Russe Dennis Cyplenkov, l’Ukrainien Andrey Pushkar, l’Américain John Brzenk ou encore le Canadien Devon Larratt, roi du trash talking. Ces deux derniers sont des figures de la World Armwrestling League (WAL), un circuit nord-américain plus porté sur le show que la WAF.

Duel de stars de la WAL entre l'Américain Michael Todd (à gauche) et le Canadien Devon Larratt, le 5 septembre 2018 à Atlanta.
Duel de stars de la WAL entre l’Américain Michael Todd (à gauche) et le Canadien Devon Larratt, le 5 septembre 2018 à Atlanta. – David Goldman / AP / Sipa

Les combats entre ces légendes sont de ceux que tout bon ferriste aime s’infuser de temps à autre sur Internet. YouTube regorge d’ailleurs de ressources sur le sujet avec, pour rester dans le registre chauvin, les chaînes France Armwrestling (par Allan Barberis, le meilleur Français actuel), Bras de fer sportif ou celle d’
Aymeric Pradines, décidément infatigable lorsqu’il s’agit de promouvoir son sport.

« J’attends la délégation ministérielle que je devrais avoir en décembre, reprend le patron du bras de fer français. C’est le deuxième niveau après l’agrément obtenu en 2019 et avant le sport olympique. Cela donne plus d’aides et de subventions. » Pas du luxe quand on tourne avec un budget annuel de seulement 10.000 euros, soit 5 % de ce que peut toucher Levan Saginashvili, énorme star de la discipline en Géorgie, entre primes et contrats publicitaires.

Des ponts avec le rugby

« C’est comme le foot, tout le monde a fait du bras de fer, poursuit Aymeric Pradines. Maintenant, il faut que la fédération se développe, tout comme une économie de cette discipline. » Si, à titre personnel, il a mis en pause le mode compétition, le Toulousain de Bruxelles continue inlassablement à porter la bonne parole à travers la France. « Des brevets fédéraux vont être mis en place. Nous avons vocation à être un sport universitaire. Nous devons aussi rentrer à l’UNSS [le sport scolaire]. Il faut changer d’image auprès du grand public, que les gens identifient le bras de fer comme un sport. Au niveau des instances, c’est acquis. Quant aux autres sportifs, ils voient aussi la discipline d’une autre manière. Par exemple, il y a des joueurs du Top 14 qui regardent le bras de fer. »

Aymeric Pradines est lui-même un ancien rugbyman, à Blagnac. « Le projet, c’est de faire une démonstration à la mi-temps d’un match de Top 14 », ajoute celui qui est en contact avec le Stade Toulousain pour que le TAC intègre l’omnisports, au côté du rugby donc, mais aussi du tennis, de l’escrime ou de la pelote basque. Autre défi : la féminisation. En France, les pratiquantes en club se comptent sur les doigts des deux mains.

Lors des championnats de Russie U21 féminins, le 21 février 2020 à Iekaterinbourg.
Lors des championnats de Russie U21 féminins, le 21 février 2020 à Iekaterinbourg. – Donat Sorokin / TASS / Sipa USA / Sipa

Mais un prochain événement pourrait bien faire décoller la discipline pour de bon. « Notre sport était sur la short list des Jeux de Paris-2024, observe Aymeric Pradines. Il n’a pas été sélectionné, mais il est quasiment sûr qu’il sera au programme des Jeux paralympiques en 2028, à Los Angeles. » Avant de s’inviter aussi chez les valides ? Tout le petit monde du bras de fer croise les doigts.