C’est quoi ces chasses de la République où lobbyistes et politiciens tirent le sanglier en secret à Chambord ?

C’est l’histoire d’un sénateur LR, d’un député LREM et d’un patron du CAC40 qui chassaient ensemble à Chambord. Ce n’est pas le début d’une petite blague inscrite au dos d’un papier de bonbon, mais le scénario assez classique d’un froid vendredi d’hiver au château. Vous ne le saviez peut-être pas, mais presque chaque semaine entre novembre et février, une battue est organisée sur les quelque 4.400 hectares appartenant au domaine. C’est la « chasse de la République ». Vous ne pouviez d’ailleurs pas forcément le savoir, car ces battues comme le terrain où elles se pratiquent ne sont pas accessibles au public, ou du moins pas à n’importe quel public. Les participants, au nombre de 36 par battue, sont soigneusement sélectionnés. Des parlementaires, patrons d’entreprises, sénateurs, ambassadeurs ou encore sportifs de hauts niveaux, aux identités gardées secrètes.

Le mystère ne plaît pas à tout le monde puisque selon une information du Parisien, le député Matthieu Orphelin aurait demandé par courrier au déontologue de l’Assemblée nationale d’enquêter et publier les noms des parlementaires participant à ces chasses. L’argument avancé : les députés doivent déclarer « les dons, avantages et invitations à un événement sportif ou culturel d’une valeur qu’ils estiment supérieure à 150 euros », or l’élu écologiste relève que les chasses n’y figurent jamais. Une missive qui remet sous le feu des projecteurs ces fameuses chasses que participants comme organisateurs voudraient justement garder un peu plus dans l’ombre, à l’heure où le sujet de la chasse fait régulièrement polémique.

Une pratique qui remonte à De Gaulle

Les chasses de la République ne sont pourtant pas secrètes. Créées en 1965 par le Général de Gaulle, elles s’appelaient alors « chasses présidentielles ». Les participants étaient choisis par le Président et ce, jusqu’en 1995 : date du début de mandat de Jacques Chirac qui souhaite y mettre un terme. C’est finalement en 2010, sous Nicolas Sarkozy que leur cessation est confirmée. Ces battues deviennent alors les « chasses de la République ». La différence, c’est que les participants, qui s’acquittent d’une somme de 120 euros pour y participer, ne sont plus choisis par l’Elysée, mais par le directeur de Chambord : Jean d’Haussonville.

« L’Elysée n’invite plus les personnes, on ne reçoit pas d’instructions de sa part, il n’y a pas plus de lien organique entre l’Elysée et Chambord pour les battues », martèle le directeur général du domaine national de Chambord. Et s’il insiste sur ce point, c’est parce que la fameuse liste de participants qu’il rédige de sa main fait régulièrement l’objet de critiques et d’enquêtes. Pour le journaliste Marcelo Wesfreid, qui a sorti un livre sur le sujet en 2020, Le jardin secret de la République, le patron de Chambord « choisit des relais politiques et des mécènes pour défendre les intérêts de Chambord, mais aussi des noms que l’on peut lui souffler ».

Un levier diplomatique ?

En 2018 déjà, l’écrivain Gaspard Dhellemmes assurait dans une longue enquête parue dans le JDD qu’Emmanuel Macron cherchait à faire de ces chasses un instrument diplomatique en invitant des ambassadeurs étrangers, des diplomates et autres personnalités triées sur le volet… « Avec ces chasses, on dénoue des tensions, rapproche des gens, on en fait connaître, on fait monter des hauts fonctionnaires qui veulent entrer en politiques, on remercie des préfets », décrypte le journaliste Marcelo Wesfreid.

Une version qui ne colle évidemment pas tout à fait avec celle de Jean d’Haussonville qui assure que sur une même ligne de battue « le smicard peut voisiner avec une personne qui gagne un million par an ». Il nous a expliqué comment il procédait à cette fameuse sélection. « La douzaine de battues annuelles s’organise par catégories d’invités, définies au préalable par un conseil d’administration. » Celui-ci affirme qu’il y a ainsi des battues offertes aux présidents des fédérations départementales de chasseurs, une aux maires de France, aux habitants de Chambord, ou encore depuis 2011 aux mécènes qui auraient fait un don de plus de 10.000 euros au domaine. Dons qui permettent d’ailleurs au château de ne plus dépendre des subventions de l’Etat.

« C’est un entre-soi quasi exclusivement masculin »

Dans la liste des invités que le patron du château de Chambord nous décrit, il n’oublie pas non plus les fameux parlementaires que Matthieu Orphelin aimerait bien (faire) connaître. « Ils peuvent être invités à toutes les battues, quel que soit leur bord politique. Il n’y a pas de distinction entre majorité et opposition », lance Jean d’Haussonville en insistant sur le fait que le principal critère, c’est que chacun respecte les instructions de sécurité et soit courtois. C’est ainsi que « des personnalités qui s’opposent politiquement passent des vendredis après-midi ensemble dans un moment d’amitié. C’est un entre-soi quasi exclusivement masculin. Tout le monde est lié par cette passion secrète qui n’est plus vraiment à la mode », contrebalance Marcelo Wesfreid qui a lui-même participé à une de ces chasses.

Dans son livre, il révèle ainsi qu’en décembre 2019, François Baroin a passé sa journée à chasser avec Marc Fesneau, ministre chargé des Relations avec le Parlement, mais aussi avec le Sénateur LR Pierre Charon, Thierry Coste, le fameux lobbyiste de la chasse, avec Jérôme Peyrat qui à l’époque est conseiller politique d’Emmanuel Macron, mais aussi un ancien ministre UDI… Jean d’Haussonville préfère comparer ces parties de chasse mêlant tous les bords politiques à la « buvette de l’Assemblée nationale » où tout le monde peut se parler. « Chambord est un domaine de l’Etat. Les parlementaires qui se rendent à une invitation sont dans une situation de même nature que ceux qui acceptent une invitation à déjeuner ou dîner dans un ministère ou une préfecture ou dans un musée de l’Etat », justifie-t-il.

Un secret gênant ?

Néanmoins, imaginer deux députés se hurler dessus le lundi dans l’hémicycle et se donner des petits conseils sur la meilleure façon de lever un sanglier en forêt le samedi, reste une étrange vision. Et d’un point de vue politique, on comprend que certains parlementaires ne souhaitent pas que cela s’ébruite. Cela tombe bien, Jean d’Haussonville a un argument tout trouvé pour ne rien dévoiler. « Il s’agit d’informations relevant de la vie privée, notamment la détention du permis de chasser. C’est ce qu’a jugé récemment le tribunal administratif », prône-t-il.

Il ajoute également que si certains invités sont « des chasseurs assumés », d’autres sont « plus discrets » sur cette pratique pas toujours très en vogue. « Certains ne viendraient plus parce que la simple détention du permis de chasser peut vous soumettre à la vindicte de certains réseaux », lance-t-il. Quelques noms ont pourtant déjà fuité. Marcelo Wesfreid nous aura bien lâché quelques noms découverts au fil de son enquête : le judoka David Douillet, le directeur général du groupe Suez, François Patriat (LREM), Christian Jacob (président des Républicains), Eric Ciotti (député LR) ou encore le président du Sénat Gérard Larcher et Claude Bartolone (PS). Pour le reste, seul le patron de Chambord connaît les listes et là, c’est chasse gardée.