« C’est merveilleux d’avoir pu trouver de l’argent pour faire un film aussi libre à notre époque », raconte Virginie Efira

Elle joue le rôle passionnant d’une femme promise au couvent dès l’enfance et qui va connaître le plaisir avec une autre femme. Une liaison qui décuplera sa foi et sa soif de pouvoir. Une nonne inspirée d’une histoire vraie qui vaut à Virginie Efira d’être la tête d’affiche de  Benedetta  de Paul Verhoeven. Le long-métrage sort en salles ce vendredi alors qu’il est présenté cette semaine en compétition au Festival de Cannes.

Bien entourée deLambert Wilson, de  Charlotte Rampling et de  Daphné Patakia, Virginie Efira peut d’ores et déjà prétendre à un prix d’interprétation en fin de semaine prochaine, lors de la cérémonie de clôture qui déroulera le palmarès de la Croisette. En attendant, l’actrice belge se confiée à 20 Minutes quelques jours avant de monter les marches du Palais des festivals.

Le film devait être projeté à Cannes l’an dernier… et le voici enfin sur la Croisette et dans les salles. Comment avez-vous vécu cette attente ?

Je n’y croyais plus ! Je commençais à me dire que Benedetta était une œuvre maudite qui ne sortirait jamais après tous les reports dus à la pandémie ! C’est une bonne chose que le film passe enfin à Cannes, même après une année de retard, car c’est un film singulier qui peut déclencher une controverse. Je n’aime pas le fait de choquer, s’il n’y a pas de bonnes raisons pour le faire, mais la fraîcheur d’esprit comme la pertinence de Paul Verhoeven m’en semblent d’excellentes. C’est merveilleux d’avoir pu trouver de l’argent pour faire un film aussi libre à notre époque.

Paul Verhoeven est-il aussi provocateur que ses films ?

J’ai passé le casting pour Elle, même si je savais que c’était pour un petit rôle parce que j’avais envie de rencontrer ce réalisateur que j’admire depuis mes 16 ans. Je ne pensais pas être prise, mais j’espérais pouvoir passer un moment avec lui et j’ai découvert un réalisateur sensible et respectueux qui n’a pas dans les rapports humains et professionnels l’approche provocatrice et agressive que pourraient laisser imaginer ses films.

Vous a-t-il confié qu’il pensait à vous pour « Benedetta » ?

Pas du tout ! Le tournage d’Elle s’était bien passé, mais nous n’avions pas eu de lien particulier. Il m’avait même croisée un jour dans un hôtel sans me reconnaître. Comme je suis assez joueuse, mon agent s’est amusé à me faire deviner le nom d’un mystérieux metteur en scène qui pensait à moi pour un scénario. J’ai fini par trouver quand j’ai demandé s’il était français et que mon agent m’a répondu par la négative. J’étais dans l’étonnement total car Paul Verhoeven fait tellement partie de mon Panthéon personnel que je n’aurais jamais imaginé obtenir un premier rôle avec lui.

Prendre la suite d’Isabelle Huppert et de Sharon Stone, ça fait quelle impression ?

C’est devenir une héroïne de Paul qui me faisait rêver car il met très souvent des femmes au centre de ses récits. Ses héroïnes cherchent à s’affirmer dans des univers cruels régis par des hommes. Et elles n’hésitent pas à utiliser leur corps et à prendre leur sexualité en mains sans laisser les mecs décider de tout. Ce sont des thèmes qui me parlent.

Saviez-vous dès le départ que vous auriez des scènes de sexe à tourner ?

Quand on s’est rencontrés, Paul Verhoeven était encore en plein travail d’écriture. Il m’a raconté les grandes lignes de l’histoire en anglais. Je ne comprenais pas tout, mais je faisais semblant. J’ai quand même compris qu’il était en train de me confier qu’il y aurait pas mal de scènes de sexe, ce qui ne me posait aucun problème. Il m’a dit aussi que ces scènes seraient entre filles et je lui ai répondu que ce n’était pas un souci non plus.

Quelle a été votre réaction à la lecture du scénario ?

Je suis tombée en arrêt : c’est complètement le cinéma que j’aime. Un film au contenu oblique avec un personnage merveilleusement complexe. Il y avait tant de choses à faire pour donner tout son relief à Benedetta, tant de niveaux de lecture à faire apparaître. J’ai trouvé une dimension philosophique très puissante dans cette histoire mais aussi beaucoup d’humour. Cela m’a immédiatement réjouie parce que j’y retrouvais tout ce que j’admirais tant chez Paul Verhoeven.

Benedetta, vous avez voulu en faire un ange ou un démon ?

Elle n’est pas sympathique, elle a un fond égocentrique, mais elle se débat pour trouver une forme de liberté alors qu’elle est censée se soumettre depuis l’enfance. J’avais besoin que le personnage soit le plus sincère possible, qu’elle soit dure, mais touchante, surtout dans sa découverte du désir, du sexe et du plaisir qu’elle va utiliser comme des armes dans un monde où la souffrance et la haine du corps sont magnifiées. Une fois qu’elle a joui, elle ne sent plus péter ! Elle se sent l’épouse de Jésus au point de finir par penser qu’elle est Dieu… Elle me fait penser à certains politiques persuadés qu’ils bénéficieront toujours de l’impunité et qui se font rattraper par les affaires. Une fois qu’elle touche au pouvoir, elle ne peut plus le lâcher. Elle utilise sa foi pour soumettre les gens à sa volonté.

Comment Paul Verhoeven vous a-t-il dirigé pour donner corps au personnage ?

Paul fait confiance. Il ne donne pas d’indications. Il se fiche de ce qu’on a fait avant ou après son film, si on a été animatrice télé ou star de grands films. Je ne suis même pas certaine qu’il a vu les miens ! Il traite tout le monde de la même façon. Il m’a laissé une grande liberté en me disant que je savais ce que j’avais à faire. J’ai donc travaillé avec un coach pour bâtir la psychologie de Benedetta, essayer de la comprendre comme dans une sorte de psychanalyse. J’ai été surprise de découvrir à quel point la réalité de cette nonne était proche de la fiction. Une fois nourrie de ces recherches, je suis arrivée sur le plateau. Il a filmé le personnage comme il le souhaitait. Il avait envie de jouer sur l’ambiguïté de Benedetta. Il avait besoin de ma sincérité pour cela.

Les scènes de sexe ont-elles été difficiles à tourner ?

Paul sait que les scènes de nu trouvent leur intérêt dans ce qu’elles révèlent des rapports entre les personnages. Ces scènes ne me gênent pas dès lors que tout est répété et encadré. Que rien n’y est montré de façon scabreuse. J’avoue sans fierté avoir suivi une cure de remise en forme avant de les jouer. Moi qui aime voir des corps différents à l’écran, j’ai choisi de normaliser le mien. La différence entre la théorie et la pratique m’a frappée quand je me suis retrouvée à faire des abdos comme une imbécile. Mais je ne voulais pas passer le tournage en apnée à rentrer mon ventre, en me sentant mal à l’aise. Ce qui est drôle dans le tournage de ces scènes est que parfois, tu crois que tu vas tomber évanouie parce que la pudeur te prend au débotté. Ça finit toujours par passer, mais ce sont de drôles de voyages. La délicatesse de Paul était précieuse pendant ces moments de doute. Sa jeunesse d’esprit aussi. Son humour constant, acéré. Il n’a rien d’un homme blasé. Il sait se mettre à votre écoute tout en vous donnant l’impression de participer à quelque chose qui ne se limite pas à vous. C’est merveilleux pour une actrice d’avoir ainsi l’impression d’être un élément dans une œuvre plus grande qu’elle.

Aviez-vous aussi cette impression avec Albert Dupontel sur « Adieu les cons » ?

Comme Paul Verhoeven, Albert Dupontel attache une grande importance à l’esthétique de ses films. Adieu les cons a clairement touché quelque chose de sensible chez le public. Albert Dupontel sait atteindre le spectateur avec un mélange de férocité et de tendresse unique. Son univers ne ressemble à aucun autre et ses personnages non plus. En assistant aux avant-premières, j’ai compris à quel point Adieu les cons allait avoir un impact sur les gens. Sans doute parce que le film parle de laissés-pour-compte auxquels il est facile de s’identifier. Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte sur le coup car, quand on participe à un film, il est difficile d’avoir du recul.

Comment voyez-vous la suite de votre carrière ?

Depuis quelques années, j’ai eu la chance de croiser des cinéastes exceptionnels. Il est certain que ma rencontre avec Justine Thiriet pour Victoria a marqué une étape dans la façon dont les gens me perçoivent. C’est d’autant plus amusant que j’ai longtemps pensé que ma morphologie me limiterait à incarner des filles sympathiques. J’ai aussi ma période où je jouais des tarées auxquelles un psy aurait pu prescrire des traitements pour pathologie lourde ! Aujourd’hui, je suis ouverte à tout. Un film est un acte de foi et j’attends de rencontrer des gens avec lesquels je partagerai la même croyance.