Ce que la polémique sur la « gauche des allocs » dénoncée par Fabien Roussel dit de la Nupes

C’est devenu un sport national : parier sur l’éclatement de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) à chaque prise de parole un brin dissonante d’un des leaders de partis de l’alliance. A ce jeu-là, il est vrai que Fabien Roussel ne se prive jamais. Dernier épisode en date : le week-end dernier, à la fête de l’Humanité, le secrétaire national du Parti communiste français (PCF) a fait fort en déclarant que « la gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, minimas sociaux et revenus de substitution ». Sous entendu : la Nupes ne valorise pas assez le travail dans ses discours. « Un homme de gauche qui tire un bilan globalement positif des législatives alors qu’il y a 89 députés RN a un peu de caca dans les yeux », a surenchéri le député du Nord.

Alors que jusque-là, la tendance était plutôt à minimiser les désaccords quand il s’en trouvait, les leaders de la France insoumise, mais aussi du reste de la Nupes, ont élevé la voix. « Il ne faut pas opposer ceux qui sont dans l’emploi et ceux qui ne le sont pas », juge Léa Balage El Mariky, chez EELV. Et pour le socialiste Olivier Faure, « une République du travail » n’est pas incompatible avec « la protection de l’assurance chômage ». Retour chez LFI, où l’on reproche à Fabien Roussel de reprendre les mots et les arguments de la droite au moment où le gouvernement revient à la charge avec sa réforme de l’assurance chômage.

L’union contre Roussel

Même parmi les troupes communistes, on tousse fort. « Des collègues communistes sont venus me dire de ne pas m’inquiéter, que ça ne serait pas la position de leur groupe lors du débat sur la réforme de l’assurance chômage », souffle un député socialiste qui juge que Roussel « ne sait plus où il habite » et « est en train de se fragiliser dans son parti ». Dans ce contexte, Ian Brossat, adjoint PCF à la Mairie de Paris et ancien directeur de campagne de Fabien Roussel à la présidentielle, prend bien soin de donner des gages unitaires : « Nous ne voulons pas marquer de distance avec la Nupes, pas du tout ! » Contrairement à Fabien Roussel, il parle même de « bilan incontestablement positif » des législatives pour la Nupes.

Le député du Nord fait donc – paradoxalement – presque l’unanimité de l’alliance contre lui. Une alliance dont l’existence n’est jamais remise en cause par la plupart des interlocuteurs, qu’ils soient socialistes, écolos ou communistes, chaudement pro-Nupes ou tièdes. La marque de son caractère précieux et fragile, chacun ayant bien conscience que sans elle, c’est la question même de leur disparition de l’Assemblée qui était posée.

Le point qui fait mal

Le communiste Ian Brossat prévient : « Nous sommes vivants, mais pas gagnants. » Il pose alors la question des limites de la stratégie de la Nupes, en demandant ce qui manque à la gauche pour gagner. « Les résultats sont très bons dans les métropoles, c’est très bien, il ne s’agit pas de baisser la garde là-dessus. Mais ils sont moins bons dans la France périphérique, où le Rassemblement national fait des scores conséquents. » Il rejoint ainsi en partie l’alerte du député insoumis d’Amiens, François Ruffin, sur la faiblesse de la gauche dans les zones rurales.

Car c’est là que le bât blesse : aux élections de 2022, les voix de gauche se sont concentrées – encore plus que d’habitude – dans les grandes villes. Ce n’est pas nouveau, mais ça s’accélère. Au point que des bastions ruraux de la gauche – il en existe – comme la Dordogne ou les Landes ont moins voté dans cette voie que le reste du pays au premier tour de la présidentielle… Moins à gauche aussi que les Yvelines ou les Hauts-de-Seine, départements urbains et bastions bien connus de la droite. Dans une interview accordée à 20 Minutes en juillet, le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, lui-même député des Landes, disait partager l’analyse de François Ruffin : « La question du décrochage économique et social des classes populaires rurales, c’est un sujet sur lequel on doit continuer à bosser. »

Solide sur le fond, plus fragile sur la stratégie

En réalité, même parmi les plus pro-Nupes des socialistes ou des écologistes croisés ces dernières semaines, tous jugent que la stratégie mérite au moins d’être adaptée et le projet sans doute retravaillé en conséquence. Mais chez LFI, l’ambiance est toute autre. « Si vous me dites qu’il faut qu’on fasse plus de voix là où on n’a pas fait assez, je suis d’accord », se borne à répondre un ponte du parti. Pas question donc de revoir la stratégie ni de se remettre autour de la table pour parler du projet. Comme à la présidentielle pour Jean-Luc Mélenchon, on mise sur la drague des abstentionnistes.

« Changer de pied nous ferait perdre en clarté sur le fond et sur la stratégie », croit un député insoumis qui estime que « l’histoire de la division rural/urbain ne résiste pas une seconde à une analyse solide ». Alors certes, la Nupes a su reconquérir aux législatives des bastions ruraux et être compétitive dans d’autres. Certes aussi, la part des députés franciliens dans le groupe insoumis est bien moins grande qu’en 2017. Mais 28 % des députées et députées de la Nupes sont élues en Île-de-France, contre 15 % des députés de gauche en 2012 et 14 % en 1997.

Le responsable insoumis cité plus haut nuance alors ce propos, insistant pour rappeler que les électeurs et électrices des zones rurales ne sont pas si différents des autres : « nos propositions de limitation de la chasse sont aussi très populaires dans ces secteurs ». Les zones rurales sont plus diverses qu’on ne le dit. Néanmoins, la Nupes tient là un sérieux sujet de controverse interne. En cette rentrée, il apparaît désormais qu’elle a moins de chances de se briser prochainement sur le nucléaire, l’Europe, ou bien encore « les allocs », comme on l’a beaucoup pronostiqué, que sur la stratégie à mener pour gagner.