Cannes : Monastique depuis le Ve siècle, l’île Saint-Honorat va défendre sa « valeur universelle exceptionnelle » à l’Unesco

Si proche et en même temps si éloignée du tumulte de la Croisette, l’île Saint-Honorat et ses seize siècles de vie monastique rentreront-ils bientôt au patrimoine mondial de l’Unesco ? L’affaire est désormais bien engagée pour la plus petite des Îles de Lérins : en novembre, la ministre de la Culture a annoncé que le dossier 
cannois était inscrit sur la liste indicative nationale de la France. Une preuve de sa maturité après plusieurs modifications d’importance et surtout une « étape préalable à toute poursuite d’une candidature », a rappelé Roselyne Bachelot.

Alors que les choses pourraient encore prendre plusieurs années avant que les instances des Nations unies tranchent, la ville de Cannes va pouvoir encore peaufiner ses arguments. En attendant, 20 Minutes a décidé de revenir sur le projet, son évolution depuis 2015, ses contours et surtout ses atouts.

Un dossier de plus en plus resserré

En annonçant le projet d’une candidature à l’Unesco en mai 2015, le maire de Cannes avait d’abord parié sur un périmètre beaucoup plus large, autour des deux îles de Lérins et de la Croisette. « Elles sont les deux incarnations physiques de la dualité » de la ville, avait-il alors expliqué. Le bon filon, selon l’ancien président du Festival de Cannes. « D’un côté, il y a la préservation de la nature, le recueillement, et de l’autre, la lumière et le cinéma », décrivait alors Gilles Jacob. Mais la municipalité était finalement priée de revoir sa copie.

Le dossier, qui « ne collait pas au cahier des charges de l’Unesco », est une première fois resserré en 2017. Avec le coup de pouce du photographe Yann Arthus-Bertrand, la candidature ne porte désormais plus que sur l’archipel où coexistent « un patrimoine militaire [sur l’île Sainte-Marguerite] et un patrimoine religieux [sur l’île Saint-Honorat] ». Trop large encore.

« Nous avons eu plusieurs retours du ministère de la Culture et de la commission nationale pour voir comment notre bien avait une chance d’être inscrit au patrimoine mondial, explique aujourd’hui Maud Boissac, la directrice des affaires culturelles de la ville, chargée du dossier. Il ne faut pas qu’il y ait d’équivalent dans le monde. » Et après de nombreuses heures, semaines et mois de travail et d’échanges, c’est finalement une candidature de la seule « île monastique de Lérins à Cannes » qui a été retenue et validée par le gouvernement.

Des moines insulaires depuis le Ve siècle

« L’île Saint-Honorat a une forme allongée et orientée est-ouest. Elle s’étend sur 1,5 km de long et 400 m de large. Sa superficie est de 0,39 km2, soit 39 ha. Elle se trouve entièrement sur la commune de Cannes ». Voilà pour les présentations, telles que la municipalité les a écrites sur son « dossier synthétique » de candidature. Mais si ce petit bout de terre mérite, selon elle, de figurer au patrimoine mondial de l’Unesco, c’est bien pour son histoire singulière.

« Ce qui est exceptionnel, c’est qu’on a une vie monastique continue depuis le Ve siècle. C’est vraiment unique sur un espace insulaire », pointe Maud Boissac. Des découvertes archéologiques ont ainsi permis de mettre au jour, sur le site de la chapelle du Saint-Sauveur, un oratoire datant de cette époque et une cellule de l’un des premiers ascètes à s’installer là. Aujourd’hui, vingt et un moines cisterciens vivent toujours dans l’abbaye de Lérins, construite entre les XIe et XIXe siècles. Ils partagent l’île, où ils exploitent un domaine viticole de 8 ha, avec les visiteurs qui débarquent toute l’année en bateau depuis le Vieux-Port de Cannes.

Vingt et un moines vivent aujourd'hui sur l'île
Vingt et un moines vivent aujourd’hui sur l’île – L. Urman / Sipa

« Cette inscription nous permettra d’inscrire la protection de l’abbaye et de l’île dans la durée, appuie le maire LR de Cannes, David Lisnard, à l’origine de la candidature. Dans ce cadre-là, il nous est recommandé de faire un plan de gestion des îles, que j’avais déjà lancé indépendamment de l’Unesco. Il est notamment question du mouillage entre les îles. » Chaque été, la beauté de l’archipel attire une noria de plaisanciers qui pourrait s’avérer incompatible avec un classement de Saint-Honorat. « L’idée, c’est d’arriver à concilier la liberté de mouillage avec la protection des espaces marins, donc on devra trouver une solution pour qu’il y ait un numerus clausus dans la période tendue et quelques systèmes de mouillage qui n’abîment pas les fonds », explique l’élu. Une première zone réglementée a été mise en place en 2020.

La candidature mise sur trois atouts de l’île Saint-Honorat

Pour intégrer la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, les biens doivent cocher plusieurs cases, des « critères » qui prouvent leur « valeur universelle exceptionnelle ». Selon la ville de Cannes, l’île Saint-Honorat respecte trois caractéristiques parmi une liste de dix possibilités.

Elle représenterait « un chef-d’œuvre du génie créateur humain » grâce à sa tour-monastère, un édifice fortifié bâti sur des petits fonds et relié à l’île par un isthme. « Elle est unique au monde parce qu’elle accueille un programme monastique complet, où la communauté a vécu, indique encore la directrice des affaires culturelles de la ville de Cannes. Ce n’était pas juste un refuge qu’ils utilisaient en cas d’attaques. Elle comporte un double cloître, un dortoir, une chapelle, un réfectoire et des cellules monacales. » Construite entre le XIe et le XVe siècle, elle fait actuellement l’objet d’un chantier de restauration qui devrait être livré en 2023.

Il y a le matériel mais aussi l’immatériel. L’histoire. Et, selon la mairie, l’île Saint-Honorat représente un « exemple éminent pour l’humanité des transformations du monachisme sur 1.600 ans de pratiques ». Enfin, le lieu offrirait « un rayonnement intellectuel exceptionnel illustrant l’histoire du monachisme des origines à nos jours ». Reste maintenant à affiner ses arguments avant que la France ne présente officiellement la candidature. A priori donc, d’ici quelques années.