Cancer : « Mon chef n’a pas eu d’empathie » au travail
Chaque jour, en France, plus d’un millier de personnes apprennent qu’elles souffrent d’un cancer. En 2016, Yannick a 49 ans lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’un lymphome de stade 4, le plus grave.
Chaque jour, en France, plus d’un millier de personnes découvrent qu’elles souffrent d’un cancer. Parmi elles, de nombreuses travaillent. Pour des raisons d’organisation, certains choisissent d’annoncer leur maladie à leur supérieur ou à leurs collègues, tandis que d’autres préfèrent garder le secret. À l’occasion de la journée mondiale de lutte contre le cancer ce mercredi, d’anciens malades partagent leur expérience concernant l’annonce et le suivi de leur maladie dans leur milieu professionnel.
« Je ne voulais pas les voir s’apitoyer sur mon sort »
En 2017 puis en 2020, Lina*, 58 ans, a été affectée par deux cancers du sein. Lors du premier, la directrice commerciale a choisi de ne pas en parler à ses collègues. « Je fais une scission entre ma vie privée et professionnelle et je ne voulais pas les voir s’apitoyer sur mon sort », se remémore-t-elle. Cependant, en raison de ses nombreux rendez-vous médicaux, elle se voit finalement obligée d’en informer sa hiérarchie. « Je l’ai dit à mon chef qui était beaucoup plus jeune que moi et qui a été très humain. J’ai eu de la chance de tomber sur lui. »
De son côté, Céline*, 41 ans, a décidé d’informer son équipe et sa cheffe de son diagnostic de cancer colorectal, principalement « pour le côté pratique », mais aussi pour dissiper d’éventuels doutes : elle ne voulait pas que l’on pense qu’elle se mettait en arrêt à cause du plan social en cours dans son entreprise. En revanche, elle choisit de ne pas en parler au reste de son entreprise afin de ne pas être systématiquement ramenée à sa maladie. Céline demeure encore aujourd’hui affectée par les propos d’une de ses collègues avec laquelle elle était en désaccord : « Elle a mis ça sur le compte de mon cancer, estimant que si je n’étais pas d’accord c’est parce que je n’allais pas bien alors que cela n’avait rien à voir. »
« Les RH me demandaient si on allait encore m’arrêter »
Alors que les collègues de Céline ont été « très bienveillants », Yannick n’a pas eu cette même chance. En 2016, âgé de 49 ans, il apprend qu’il est atteint d’un lymphome de stade 4, la forme la plus grave. Hospitalisé en urgence, il doit quitter son emploi rapidement. « Mon chef a réagi de manière très lacunaire, avec un vrai manque d’empathie. » Pendant ses sept mois d’absence, Yannick n’échange que trois fois avec son supérieur, uniquement pour discuter du renouvellement ou de la fin de ses arrêts maladie. « On est des salariés mais on est aussi des humains… »
La relation de Mariam avec son supérieur a également été difficile. En 2019, à 39 ans, elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer du sein. Son responsable, « très conciliant », accepte qu’elle continue de travailler comme elle le souhaitait. Cependant, quelques mois plus tard, il démissionne et Mariam se retrouve dans une situation moins favorable. « Mon nouveau responsable me disait que ça allait choquer les clients de me voir dans cet état et que c’était risqué pour l’entreprise si je faisais un malaise lors d’un rendez-vous. » Enchaînant chimiothérapie et opérations, elle finit par être arrêtée. « À chaque fois, mon chef me mettait la pression et me disait “ah tu t’es encore fait opérer !” et, sous prétexte de prendre de mes nouvelles, les RH me demandaient si on allait de nouveau m’arrêter. »
« Tu vois les collègues sur qui tu peux compter »
Céline, quant à elle, alternait entre une semaine de chimiothérapie où elle était arrêtée et une semaine de travail. « J’aimais beaucoup mon boulot et j’avais besoin de me raccrocher à de la normalité. Je pense que ça m’a aidé à tenir. Mais j’ai aussi eu la chance que mon cancer ne se voit pas. »
« Pendant cet arrêt, tu vois les collègues sur qui tu peux compter », témoigne Lina. Cela lui a permis de faire un tri dans sa vie. Accro au travail, la directrice commerciale ne s’arrête pas lors de son premier cancer. « J’ai fait comme si c’était un truc qui n’était pas très grave, ça m’aidait. » Lors de l’annonce de son deuxième cancer, elle reste dans le même état d’esprit. « Un jour où j’étais à l’hôpital, avec ma perfusion, j’étais sur mon téléphone et une soignante m’a demandé si je regardais un film. Je lui ai dit que j’étais en réunion commerciale. Elle était choquée. » Épuisée par la chimio, elle finit par s’arrêter trois mois, sur les conseils de son chef.
« J’ai remis le travail à sa juste place »
« Je pensais que ça allait me rendre triste de m’arrêter mais ça m’a fait un bien fou », témoigne Lina. « Quand on te dit “il y a quinze ans, votre cancer, on ne le soignait pas”, tu revois tes priorités. J’ai remis le travail à sa juste place. » Elle estime que sa maladie a renforcé sa sensibilité. « Un jour, j’ai vu qu’une collègue n’allait pas bien. J’ai compris qu’elle avait un cancer et je lui ai parlé de ce qu’il m’était arrivé. »
Des changements notables ont également eu lieu chez Yannick. Il s’occupe désormais de la diversité et de l’inclusion dans son entreprise, un poste qui a « plus de sens ». De son côté, après avoir enfin obtenu une rupture conventionnelle, Mariam s’est engagée comme patiente ressource à la Ligue contre le cancer et intervient régulièrement au sein d’entreprises pour sensibiliser sur le sujet.
*Le prénom a été modifié.

