« Bye bye Belgium » : Voici comment la Belgique a « tué le game » des dystopies avant que le genre se répande à la télé

La télévision de 2022 n’est pas avare de dystopies. Ce genre médiatique permet au téléspectateur de se projeter dans un futur inventé ou du moins imaginé sur base d’informations contemporaines. France 2 s’est pliée au même exercice dans Envoyé spécial avec La France à 50 °C en 2050 et 2050 : Ma vie sans pétrole. Dans 2050, ouvrons les yeux ! diffusé sur BFM TV lundi 14 novembre, la chaîne d’information en continu a imaginé deux scénarios d’un réchauffement climatique dans 28 ans, grâce à des journalistes devenus poivre et sel dans un effet approximatif mais ne laissant aucun doute sur le caractère prospectif de l’émission et où les visages de l’information incarnaient leur propre rôle.

Mais il faut mettre le cap plus au Nord et remonter en 2006 pour trouver ce que la télévision a fait de mieux en matière de dystopie médiatique, jusqu’à bousculer la moitié des citoyens d’un pays. Avec Bye bye Belgium, une émission envisageant la séparation de la Belgique entre la Wallonie – francophone – et de la Flandre – néerlandophone –, la RTBF a plié le game du format. Si bien que l’émission marque encore les esprits quand le programme s’apprête à souffler sa 16e bougie. « Bye bye Belgium fait partie de nos inspirations, confie Myriam Alma, cheffe du service de reportages Ligne rouge de BFM TV. Cette émission nous a influencée par rapport à l’effroi qu’elle a provoqué à l’époque… C’est pour cette raison qu’on a mis en avant un bandeau indiquant « émission d’anticipation » en haut de l’écran. »

D’une idée saugrenue à la coupure des programmes pour diffuser un faux JT avec des vrais journalistes. 20 Minutes se glisse dans les coulisses de ce projet un peu fou, qui a fait trembler les frontières de la Belgique et éveillé les consciences sur l’éventualité d’une scission à la belge.

« L’heure est grave »

Nous sommes le 13 décembre 2006 à 20h21. Après l’éphémère mention « ceci n’est peut-être pas une fiction », le visage de François De Brigode apparaît sur les écrans de millions de foyers branchés sur La Une, première chaîne publique du pays. La mine grave, celui qui fait figure de Laurent Delahousse belge annonce : « Bonsoir à tous, l’heure est grave. […] La Flandre va proclamer unilatéralement son indépendance. […] En clair, la Belgique en tant que tel n’existerait plus. »

C’est en réalité un vaste canular télévisuel qui est diffusé sur le petit écran. Les visages emblématiques de l’information de la RTBF y sont associés. « Je savais que tout ce qu’on allait présenter était quelque chose de très vivant en Flandre mais qu’on n’arrivait pas à faire entendre au public francophone », se souvient Alain Gerlache qui occupait alors le rôle de directeur de la télévision de l’audiovisuel public belge.

Environ un an plus tôt, il est approché par Philippe Dutilleul. Le réalisateur de plusieurs sujets pour l’émission Strip-Tease alors devenue Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) lui propose le projet d’un faux JT, organisé dans la plus grande discrétion, annonçant l’indépendance de la Flandre. L’idée est suffisamment originale pour qu’elle soit acceptée par Jean-Paul Philippot, l’administrateur général de la télévision public belge francophone. « On a juste refusé d’interrompre le JT car c’est sacré, c’est pour ça que l’émission est survenue juste après le journal », confie l’ex-directeur de la télévision. Si le budget manque d’abord pour que le projet se concrétise, l’annulation du Grand Prix de Francorchamps permettra à la RTBF de bénéficier des fonds nécessaires pour accoucher de ce programme inédit.

« Ils sont en train de couler la boîte »

Dans la plus grande discrétion et avec pour nom de code « Karine et Rebecca », les équipes de Tout ça (ne nous rendra pas le Congo) préparent leur plan de bataille en veillant à la plus grande confidence. Ils envisagent tout de même de disséminer des indices dans le programme pour faire comprendre au public qu’il s’agit d’un canular.

Mi-novembre que Frédéric Gersdorff, alors journaliste politique, entend pour la première fois parler de Bye bye Belgium. Estimant que l’émission peut être une amorce intéressante au débat politique, il accepte malgré le refus du chef du service politique de la chaîne. « C’était le secret absolu, rembobine-t-il. Quand j’ai lu tout le script et le rôle que j’occupais dans le programme, ça me semblait tellement tiré par les cheveux que j’ai à ma femme en quittant notre appartement : « Si ça se trouve je suis revenu dans 20 minutes. » » Posté devant le Palais royal, il est chargé de faire état des fausses allées et venues des figures politiques du pays au chevet du roi. « Pour moi, ça semblait tellement clair que c’était loufoque et que personne n’allait y croire, que l’émission n’allait pas prendre et être interrompue rapidement pour passer au débat prévu dans la foulée. »

Mais dès les premières minutes, la ligne rouge instaurée pour l’occasion dans les locaux de Reyers, où se situe le siège de la RTBF, est assaillie d’appels de téléspectateurs inquiets. Kévin Dero, alors assistant de production, fait ses premiers pas à la RTBF à ce moment-là et est prévu au planning le lendemain matin. « Je m’attendais au pire je me suis dit : « Ils sont en train de couler la boîte le jour où j’arrive, c’était mon rêve d’y travailler et voilà comment ça va se terminer »… »

« La réalité a dépassé la fiction »

Sur le plateau, les interventions de François De Brigode sont étayées par les analyses d’Alain Gerlache qui fait office de spécialiste politique. Des reportages, réalisés quelques jours avant la diffusion sont aussi diffusés. On y voit des personnalités politiques mais aussi des célébrités belges se prêter au jeu. La chanteuse Annie Cordy réagit par exemple à l’annonce d’une séparation du nord et du sud de la Belgique : « Si c’est une blague, elle est malvenue ! […] Notre devise c’est bien « L’union fait la force eh bien l’union c’est la Flandre, le Brabant, la Wallonie ! » »

Autre moment fantasque du docu-fiction, un reportage réalisé à Tervuren, entre Bruxelles et la Flandre. Des voyageurs sont contraints de quitter le tram de la Stib – la société de transport bruxelloise – pour aller prendre un bus De Lijn – la société de transport flamande – de l’autre côté de la frontière linguistique. « Cette séquence a été réalisée sans figurant quelques jours avant l’émission. On y voit des gens changer de moyen de transport sans trop se poser de questions, c’est une vraie preuve du surréalisme belge », s’amuse encore Alain Gerlache.

Pour son direct depuis le Palais royal, Frédéric Gersdorff était lui entouré de quelques comédiens mobilisés pour l’occasion. Des drapeaux belges à la main, ils étaient chargés de manifester. « Là où la situation est devenue extrêmement particulière et inoubliable pour moi, c’est lorsque des dizaines de personnes sont venues véritablement manifester pour la sauvegarde de la Belgique devant le Palais royal », raconte le journaliste. De vrais manifestants se mêlent alors aux acteurs venus faire participer à l’illusion d’un pays en crise. Tandis que certains comédiens désamorcent le sujet, Frédéric poursuit le déroulé du script, influencé par les événements qui se déroulent autour de lui. « La réalité a vraiment dépassé la fiction. À un moment, j’ai arrêté de lire le scénario pour dire ce qu’il se passait vraiment devant moi pour maintenir l’union du pays. »

« On veut la tête de De Brigode sur un pic »

Sur le plateau, la tension est aussi palpable. « François recevait les dépêches avec les réactions politiques sur l’écran qui était devant lui et on voyait que l’impact du documentaire était au-delà de ce qu’on avait pu imaginer, se rappelle Alain Gerlache. On était convaincus d’être virés directement après l’émission. Je me souviens avoir dit : « Écoute, il faut rester digne jusqu’au bout, on est sur le Titanic, on continue à jouer. » »

Le chef de la télévision de l’époque avait pourtant prévenu le ministre de l’Intérieur juste avant son passage en direct « pour qu’il soit au courant mais pas assez en amont pour qu’il puisse nous empêcher de le faire ». La ligne téléphonique est aussi assaillie d’un flux continu d’appels malgré l’apparition d’un bandeau « ceci est une fiction » au bout de 33 minutes de diffusion. « Même le lendemain quand je suis arrivé, ça n’a pas arrêté de sonner. Pourtant la RTBF n’avait pas prévu de dispositif particulier », précise Kévin Dero. Certains téléspectateurs font croire qu’un de leur proche est mort en apprenant l’indépendance de la Flandre. « Ils me disaient ensuite que c’était une blague et qu’ils avaient bien le droit de s’amuser puisque la RTBF l’avait fait », s’amuse celui qui est désormais journaliste Web pour la chaîne.

D’autres réactions plus vives demandent « la tête de De Brigode sur un pic ». Kévin se souvient encore avoir échangé avec une présentatrice du JT, alors en vacances en France. « Elle m’a dit qu’elle avait entendu parler de la séparation de la Belgique et me demandait si elle devait interrompre ses vacances », rit-il encore face à l’absurdité de la situation. Mais en marge des appels, une pétition naît sur un Internet encore balbutiant. Louant l’initiative, de nombreux téléspectateurs affichent leur soutien au programme. « Alors que du côté politique, ça tirait à boulets rouges sur la RTBF, je pense que ces gens ont sauvé notre place dans l’entreprise », analyse Alain Gerlache.

Trois ans avant 541 jours sans gouvernement

En interne, la diffusion de Bye bye Belgium laissera des traces et divisera la rédaction. Le lendemain, les correspondants de chaînes de télévision du monde entier se ruent sur le boulevard Reyers. « Je me souviens avoir vu ma tête en une du Monde », pointe Frédéric Gersdorff. Alain Gerlache évoque de son côté une « réunion de crise » organisée dans le bureau de Jean-Paul Philippot.  « Certains pensaient qu’il fallait s’excuser et moi je défendais l’idée qu’à partir du moment où on avait cru au projet, il fallait le défendre à tout prix. » Tous les protagonistes évoquent néanmoins une expérience « unique » mais difficile à reproduire à l’heure où la lutte contre la désinformation et les fake news est un combat quotidien. « Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, cela ne tiendrait sans doute pas cinq minutes. »

L’histoire du programme est en tout cas scotchée à la mémoire des Belges. « Ça a permis de montrer que la tension entre Flamands et wallons prenait aux tripes la population », note Kévin Dero.

Si le scénario ne s’est jamais produit exactement comme dans celui imaginé par les équipes de Tout ça (ne nous rendra pas le Congo), la Belgique passera néanmoins 541 jours sans gouvernement entre 2010 et 2011. Trois ans après la diffusion du programme, les tensions entre Flamands et Wallons auront mis le pays à l’arrêt pendant près de deux ans. Une dystopie sous forme d’électrochoc visionnaire qui aura donc permis d’entrer dans la tête des Belges qu’une séparation potentielle du pays n’était peut-être pas qu’une fiction.