Bordeaux : Un projet de recherche pour prévenir les fausses couches à répétition et les morts fœtales

« J’avais un problème de fausses couches récurrentes, j’en ai fait six et elles étaient de plus en plus précoces, témoigne Lucile Hatzismalis, une ancienne patiente du CHU de Bordeaux. Avec beaucoup de chance, ma route a croisé celle du Professeur Estibaliz Lazaro (qui travaille au sein du service de médecine interne et maladies infectieuses) et on a pu mettre en place un traitement, en préconception et pendant ma grossesse, qui a permis la naissance de ma petite fille. » Cette heureuse maman d’une petite âgée aujourd’hui de 18 mois souffre d’intervillite, une malformation du placenta, qui l’empêchait de mener ses grossesses à terme.

Réduire l’incertitude

Même après un bilan, dans 50 % des cas après une fausse couche (moins de 20 semaines de gestation) on ne sait pas donner d’explication aux familles sur sa cause. Et si six grossesses sur 1.000 sont touchées par une mort fœtale in utero (plus de 20 semaines de gestation), dans 20 % des cas, on ne sait pas non plus comment l’expliquer. Le projet « In utero care », porté par les équipes hospitalo-universitaires (gynécologie obstétrique, médecine interne et immunologie) du CHU et de l’Université de Bordeaux, en collaboration avec le CHU de Limoges et Poitiers, vise justement à réduire ce degré d’incertitude, en en apprenant plus sur les pathologies de grossesse, afin de les prévenir.

« L’intervillite est une inflammation (qu’on arrive à diagnostiquer sur l’anatomie du placenta) qui se développe sans qu’on ait d’explication. On a proposé [à Lucile Hatzismalis] un traitement anti-inflammatoire puissant, associé à des traitements immunomodulateurs, pointe le Professeur Estibaliz Lazaro. On a confirmé sur une deuxième patiente et, cela a été le point de départ d’un projet à plus large spectre. » Elle et son confrère le professeur Patrick Blanco, chef du service immunologie et immunogénétique, partent de l’observation de leurs patientes qu’ils reçoivent en consultation. « Les femmes s’effondrent quand on les laisse dans l’incertitude [après ces événements de fausses couches ou de mort fœtale in utero], car elles aspirent à avoir une explication. » Si l’on ne qualifie pas ces femmes de « malades », c’est que l’on n’est pas encore en mesure de détecter une anomalie qui explique leurs fausses couches.

Différents champs d’investigation

Le projet s’appuie sur dix ans de travail déjà réalisé sur l’intervillite. L’idée n’est pas de mettre au point de nouveaux médicaments, « dans le domaine de l’inflammation on en a déjà pas mal », commente le professeur Patrick Blanco mais, d’appliquer au champ de la grossesse des thérapies qui existent déjà. « Pour certains des traitements qui existeraient déjà, on se pose la question de savoir si on peut les donner à des femmes enceintes, précise-t-il. On sait que celles qui ont la maladie ont pris le traitement avant d’être enceinte et, s’il a été continué, on peut le donner chez nos patientes qui n’ont pas la maladie, mais dont on pense qu’elles présentent les mêmes mécanismes physiopathologiques. » D’autres patientes vont bénéficier du même protocole proposé avec succès aux deux premières patientes, dont Lucile Hatzismalis.

Le projet de recherche enquête à plusieurs niveaux (génétique, environnemental et immunologique). Aidé par l’équipe d’Artémis, une plateforme de prévention en santé environnementale dédiée à la reproduction, le projet de recherche va, par exemple, s’intéresser à l’éventuel rôle des particules fines sur la survenue des fausses couches et des pertes fœtales.

C’est actuellement le seul projet de recherche de ce type en France et il s’attelle à une tâche d’ampleur sur un domaine sensible.  « Ce n’est pas simple de faire des essais cliniques sur la femme enceinte. L’affaire de la Dépakine nous a tristement rappelé combien il fallait faire attention, commente le professeur Patrick Blanco. Et, le corollaire, c’est que l’industrie pharmaceutique n’investit pas, et aussi peut-être qu’on n’a pas pris la mesure de l’ampleur des morts périnatales. »