Bordeaux : Le surgreffage transforme-t-il le vin rouge en blanc ?
Entre 2018 et 2023, les volumes de vins rouges en France ont diminué de 26 %. Dans le vignoble bordelais, on trouve 66 % de merlot, 22,5 % de cabernet sauvignon et 9,5 % de cabernet franc.
Qui dit Bordeaux, dit rouge. Toutefois, entre 2018 et 2023, les ventes de vins rouges en France ont chuté de 26 % (selon le baromètre Circana), en raison d’un désintérêt croissant des consommateurs, notamment parmi les jeunes. Alors que sur les 94.000 hectares de vignes bordelaises, 82.000 hectares sont dédiés à la production de vin rouge contre seulement 12.000 hectares pour le vin blanc, le vignoble girondin est fortement impacté par la crise viticole, exacerbée par l’instabilité géopolitique (avec une augmentation des taxes douanières) et des événements climatiques de plus en plus fréquents.
Pour y faire face, la chambre d’agriculture de la Gironde a proposé une étude fondée sur une réflexion collective de la filière, visant à mettre en lumière des solutions. Parmi celles-ci, le surgreffage, qui permet d’implanter un cépage de blanc sur une vigne initialement dédiée à la production de vin rouge, est mis en avant.
### Changer rapidement les cépages
Dans le vignoble bordelais, la répartition des cépages est la suivante : 66 % de merlot, 22,5 % de cabernet sauvignon et 9,5 % de cabernet franc. Repartir de zéro impliquerait d’arracher les vignes, de retravailler le sol et de replanter des cépages de blanc, nécessitant environ trois à quatre ans pour obtenir une vigne productive. « Le regreffage permet un changement plus rapide de cépages. Par exemple, il est possible de remplacer du merlot par des cépages blancs tels que le sémillon, le sauvignon ou le chenin », explique Laurent Bernos, directeur du pôle viticulture et œnologie de la Chambre d’agriculture. Cette opération se fait au printemps, permettant une production dès l’année suivante.
Le processus est délicat et confié à des sociétés spécialisées. « Le surgreffage nécessite une préparation en amont, en hiver, avec la sélection des greffons, qui sont conservés par les pépiniéristes en chambre froide », précise Jérôme Ragueneau, cogérant de Vitigreffe, une des entreprises expertes dans ce domaine. Il est également responsable du greffage au printemps et conseille les viticulteurs sur l’entretien des parcelles surgreffées. Il note un intérêt croissant pour cette méthode, encore peu répandue dans le Bordelais mais déjà plus acceptée dans le sud-est de la France.
« Nous avons de nombreux clients dans le Bordelais, notamment dans le Médoc, à Saint-Emilion, et un peu partout en Gironde. Depuis quelques années, la demande ne cesse d’augmenter. Cette année, 80 % de notre campagne consiste à greffer des cépages blancs sur des rouges. »
### « Concentrer la sève sur la greffe »
« À l’échelle d’une exploitation, ce ne sont souvent que de petites parcelles qui sont concernées », précise Laurent Bernos. « Cela représente un complément pour s’adapter au marché et améliorer la productivité. » Les surfaces surgreffées varient de 20 ares (2.000 m²) à deux hectares (20.000 m²), selon les besoins des viticulteurs.
Selon Jérôme Ragueneau, l’âge des vignes n’est pas le facteur clé pour réussir le greffage, mais plutôt leur état sanitaire. « L’an dernier, j’ai surgreffé une vigne de 60 ans. Bien que l’on ne puisse pas rajeunir le système racinaire, la plante bénéficie d’un regain de vitalité. » Les résultats se révèlent positifs, avec très peu de pertes sur les greffons.
Il interviendra dans le Bordelais de fin mai à début juin pour réaliser le surgreffage. L’entretien des nouvelles greffes incombe ensuite aux viticulteurs. « Il faut retirer tous les huit à dix jours les bourgeons, par exemple ceux de merlot, pour ne garder que le sauvignon blanc. Cela permet de limiter la concurrence et de concentrer la sève sur la greffe », explique-t-il. Ce surcroît de travail est temporaire pour les vignerons.
Le surgreffage peut également s’avérer intéressant pour les viticulteurs souhaitant se lancer dans la production de raisin de table, en regreffant des cépages appropriés tout en préservant les systèmes racinaires déjà en place.
Si l’objectif est de produire des vins rouges plus légers, correspondant aux nouvelles tendances de consommation, Laurent Bernos indique que le surgreffage n’est pas recommandé. Il suggère plutôt de se concentrer sur les techniques de vinification en chai. « On ne va pas surgreffer du rouge, cela n’est pas nécessaire », conclut-il.

