« Blackface » de Justin Trudeau : L’étoile progressiste mondiale vacille

Justin Trudeau pendant sa conférence de presse, dans son avion de campagne, au sujet de photo où on le voit avec un maquillage blackface. — Sean Kilpatrick/AP/SIPA

  • Le Time a révélé des photos vieilles de près de vingt ans où l’on voit Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, à une soirée costumée en Aladdin, le visage et les membres peints en noir. Il s’agit d’une blackface, une pratique raciste.
  • Le chef du parti libéral s’est immédiatement excusé, mais ces images viennent mettre un doute sur l’idéologie de celui qui s’est toujours présenté comme un champion de la lutte contre toutes les discriminations.
  • A un mois des élections, cette affaire peut-elle être fatale à celui qui, jusque-là, était le favori pour rempiler à la tête du Canada ?

Il s’est excusé, il ne s’est pas fait prier, il n’a pas éludé ni cherché des circonstances atténuantes, ce qui déjà, vu de France, paraît exotique. Pourtant, la révélation de plusieurs photos où un jeune Justin Trudeau arbore une blackface (un visage grimé en noir, une pratique raciste qui rappelle la ségrégation américaine) le met dans une position plus qu’inconfortable. Le Premier ministre libéral canadien est en effet en course pour obtenir un second mandat. Les élections législatives auront lieu le 21 octobre.

Sur la photo publiée par Time, aux Etats-Unis, Justin Trudeau participe à une soirée de fin d’année dans l’établissement privé où il enseignait, à Vancouver en 2001. Il est déguisé en Aladdin, alors que le thème de la soirée était les « milles et unes nuits ». Le futur Premier ministre avait alors 29 ans. Il n’entrera en politique qu’en 2008, quand il deviendra député libéral d’opposition de la circonscription de Papineau, à Montréal.

Lors de sa conférence de presse improvisée dans son avion de campagne, cette nuit, Justin Trudeau s’est excusé 19 fois et a aussi révélé qu’il y avait eu d’autres épisodes du même genre, avant cette date.

Un champion de la lutte contre les discriminations

Ces images viennent sérieusement ternir le blason de celui qui, depuis son élection en 2015, se veut le champion de l’inclusivité. L’éditorialiste Yves Boisvert, de La Presse, un des deux principaux journaux francophones de Montréal, parle même du « Premier ministre le plus passionnément inclusif et multiculturel que ce pays a connu ». Ouvertement féministe (il utilise même le mot pour qualifier sa politique), soutien de la communauté LGBT (il s’est excusé au nom du Canada pour les sévices qu’a connu la communauté dans le passé) mais aussi proche des minorités ethniques victimes du racisme, Trudeau s’était aussi fait élire sur un programme de réconciliation avec les populations autochtones.

Un de ses opposants, Jagmeet Singh, première personne racisée à devenir le chef d’un grand parti canadien, le Nouveau parti démocratique (situé à gauche), ne s’est pas privé de dénoncer la pratique de la blackface en réaction aux révélations. « Je suis profondément troublé par tout ce que cela veut dire pour le Canada. Les jeunes enfants vont voir pas une, pas deux, mais plusieurs images du Premier ministre se moquant de leur réalité. »

Plusieurs casseroles

Mais le principal adversaire de Justin Trudeau dans cette campagne est le conservateur Andrew Sheer. Lui aussi n’a pas manqué d’attaquer celui qui, jusqu’à mercredi au moins, était le favori pour se succéder à lui-même. « Ce que les Canadiens ont vu ce soir, c’est une personne avec un manque total de jugement et d’intégrité, qui n’est pas digne de gouverner ce grand pays. »

Si Justin Trudeau a connu un long état de grâce après son élection comme Premier ministre, en 2015, ce n’est pas la première fois que son « jugement et son intégrité » sont au moins contestés par ses adversaires, les observateurs et les observatrices. Début 2018, lors d’un voyage officiel en Inde, on a pu voir le chef du Parti libéral en tenue traditionnelle locale, avec son épouse, lors d’une visite privée d’un temple. Trudeau a lors été accusé d’en faire trop, et même d’appropriation culturelle.

Déjà pris en défaut

Plus récemment, c’est surtout l’affaire SNC-Lavallin, du nom d’une entreprise de BTP, qui a terni l’image du Premier ministre. Mêlée à une affaire de corruption, l’entreprise risquait une condamnation qui l’aurait mise en péril. En jeu : des milliers d’emplois au Canada et surtout au Québec. Justin Trudeau et certains de ses conseillers sont accusés d’avoir fait pression sur la ministre de la Justice, Jody Wilson-Raybould, pour qu’elle pousse la justice à aller vers un règlement plus à l’amiable de l’affaire, ce qu’elle a refusé de faire. Trudeau l’a alors nommée au ministère des Anciens combattants.

Cette affaire a touché la figure libérale sur plusieurs de ses spécialités : la probité, car il lui était interdit d’exercer des pressions sur la ministre de la Justice qui, au Canada, est aussi la procureure générale du pays ; le féminisme, puisqu’il a rétrogradé la ministre qui ne lui a pas obéi ; et aussi sur la question des relations avec les populations autochtones. La nomination au ministère clef de la Justice de Jody Wilson-Raybould, membre d’une des « premières nations », avait été un des symboles du début du mandat de Justin Trudeau.

Excuses acceptées

A la veille de la révélation des photos du Premier ministre en blackface, le Parti libéral semblait avoir retrouvé les sondages qui étaient les siens avant l’éclatement de l’affaire SNC-Lavallin, au début de l’année. Si la course restait serrée, Justin Trudeau faisait toujours office de favori. Les photos ont-elles de quoi le faire tomber définitivement de son piédestal de champion du progressisme ? Le Conseil national des musulmans du Canada et le groupe Canadians against hate (Canadiens contre la haine), qui lui avaient demandé des excuses, les ont acceptés. Ce dernier groupe s’est justifié en expliquant que Trudeau n’avait « pas répété ce comportement depuis qu’il est en politique » et qu’il est « un homme différent de celui dans la photo de 2001 ».

Sans minimiser l’évènement, le député libéral Greg Fergus, président du groupe des députés et députées canadiennes noires, a estimé que les membres de la communauté noire « vont lui pardonner cette erreur parce qu’ils voient qu’il a un bilan reluisant pour les communautés noires du Canada ».

Le Québec plus magnanime

Au Québec, plus particulièrement, la seule province majoritairement francophone du Canada, la blackface de Justin Trudeau est plus relativisée. De nombreux éditorialistes conservateurs n’hésitent pas à se moquer de cette casserole du champion du progressisme. Josée Legault, chroniqueuse respectée du Journal de Montréal, le plus lu dans la province, estime que voir un raciste en Trudeau est malhonnête. Un avis qui semble plutôt partagé dans la Belle province. Il n’est néanmoins pas exclu que, côté anglophone, la polémique persiste. Il y est parfois taxé d’hypocrisie.

Justin Trudeau avait montré des « voies ensoleillées » aux Canadiens et Canadiennes, alors qu’il venait de remporter une victoire sur un message jugé « positif », à revers de la montée des populismes. Il lui reste plus d’un mois de campagne pour tenter de chasser ce nuage, avant qu’il ne se transforme en boulet. Les débats des chefs de partis, début octobre, seront sans doute décisifs.

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