Biodiversité : Le lait toxique pour les hérissons ? Une recommandation virale sur Facebook mais très incomplète

Le message ne manque pas de piquant ni de lettres capitales destinées à alerter les lectrices et lecteurs. Photo de hérisson mignon à l’appui, un texte particulièrement relayé sur les réseaux sociaux donne une liste de recommandations à suivre afin de ne pas nuire à l’animal sauvage. Problème : cette publication comporte de nombreuses imprécisions. Elle oublie surtout les raisons essentielles de la diminution probable de la population des hérissons dans l’Hexagone.

Sur Facebook, la publication, accompagnée d'une photo de hérisson, est beaucoup relayée.
Sur Facebook, la publication, accompagnée d’une photo de hérisson, est beaucoup relayée. – Capture d’écran

FAKE OFF

Écrit à la première personne, le texte affirme d’emblée : « Surtout PAS DE LAIT ou je risque de mourir ! » « Pas de lait de vache, corrige Marie Agnès Guichard, présidente de l’association bretonne Le Hameau des hérissons. Ce qu’il faut éviter, c’est un produit qui contient beaucoup de lactose. Ça leur donne la diarrhée, ce qui les déshydrate et peut, à terme, les tuer. Le problème, c’est qu’ils sont gourmands et qu’ils bouffent tout. En revanche, du lait pour chiot ou chat [dont la teneur en lactose est faible] ne leur fait pas de mal. »

Le message préconise de plutôt donner « de la nourriture (viande crue non salée, viande hachée, j’aime aussi la nourriture pour chat mais pas au poisson) et de l’eau. » « On peut donner du poisson en croquettes ou boîtes pour chat au poisson, rectifie Marie Agnès Guichard. Si c’est du poisson frais et cuit, on enlève les arêtes. Le hérisson n’est pas un pêcheur comme le chat, mais le poisson n’est pas un poison pour lui, contrairement au pain. » Le pain, un autre aliment toxique pour le hérisson qui n’est pourtant pas mentionné dans la publication virale.

Toutefois, s’agissant d’un animal sauvage, « on ne préconise absolument pas de le nourrir, tranche Marjorie Poitevin, responsable de programmes à la LPO (Ligue pour la protection des oiseaux). De plus, les aliments qu’on leur donne sont souvent trop salés. Il vaut mieux l’observer de loin. L’idéal, c’est de ne pas intervenir. »

« Ne pas utiliser d’insecticides »

Poursuivons avec les affirmations de la publication virale. « Je suis INOFFENSIF et j’aide dans votre jardin parce que je me nourris d’insectes qui attaquent vos légumes. » « Le hérisson européen mange aussi des bêtes à carapaces, des vers de terre, des escargots, des petites limaces, tout ce qui passe à sa portée de bouche, complète Marie-Agnès Guichard. C’est un opportuniste. » Aussi, pour veiller à l’épanouissement du mammifère, mieux vaut « avoir des jardins qui favorisent la circulation et ne pas utiliser d’insecticides, qui auront pour effet d’empoisonner les hérissons, explique Marjorie Poitevin. Et surtout pas d’anti-limaces. »

Le lait n’est toutefois pas la première cause de mortalité des hérissons européens. La responsable de la LPO évoque en premier lieu « la disparition de l’habitat et des ressources alimentaires ». La fragmentation de l’habitat (clôtures, voies de circulation) nuisent à « la libre circulation du hérisson », insiste Marjorie Poitevin. Elle ajoute comme causes de mortalité, pêle-mêle, l’empoisonnement dû aux pesticides, les collisions routières, les noyades à cause des piscines, les accidents avec des machines-outils comme les tondeuses à gazon ou les débroussailleuses, ou encore les attaques de chien.

Alors que faire si on trouve un spécimen de l’animal immobile – en particulier de jour, signe qu’il pourrait être en danger ? « S’il est en détresse, s’il ne se met pas en boule quand on l’approche, s’il reste en plein soleil, il faut intervenir et appeler un centre de soins spécialisé afin d’obtenir des conseils adaptés à la situation », conseille Marjorie Poitevin, qui rappelle que tous les vétérinaires ne sont pas habilités à recevoir de la faune sauvage. Si l’animal doit être saisi avant d’être mis au calme, le port des gants est nécessaire pour « se protéger et protéger l’animal », poursuit-elle. Enfin, la boule à pics devrait être transportée dans une structure de soins de la faune sauvage.

Une population a priori en déclin en France

« Mon espèce disparaît, aidez-moi à rester en vie », supplie, pour finir, le hérisson dans le texte relayé sur les réseaux sociaux. Mais le hérisson est-il réellement menacé de disparition ? L’animal est aujourd’hui placé sur la liste rouge des espaces menacées – « en préoccupation mineure » – par l’Union internationale pour la conservation de la nature. Par ailleurs, depuis 1981, il fait partie de la liste des mammifères terrestres protégés un arrêté. En Angleterre, où l’espèce est classée comme vulnérable, des scientifiques affirment que la population du hérisson a été réduite de moitié depuis 2000. « Actuellement, en France, on n’a pas de chiffres pour affirmer que la population du hérisson est en déclin, mais on imagine bien que ce n’est pas la folie, comme pour de nombreuses autres espèces, dont les oiseaux », avertit Marjorie Poitevin.

D’où l’intérêt de la mission « hérisson » créée par la LPO. Cette enquête, lancée en juillet 2020, vise à mesurer l’état de la population de l’animal sauvage en France sur plusieurs années. Les particuliers sont invités à participer à cette étude, en posant des tunnels à empreintes dans leurs jardins ou dans la nature, afin d’observer le comportement et la présence du mammifère.

Pour le moment, « on s’aperçoit que les tunnels placés en zone urbaine détectent, en proportion, plus de hérissons qu’en zone rurale », précise Marjorie Poitevin, chargée de l’étude. L’utilisation de pesticides dans l’agriculture et le fait que les milieux naturels, les prairies et les haies, où l’animal gîte se raréfient peut expliquer en partie ce phénomène. La LPO espère notamment que les données recueillies lors de cette enquête permettront de prendre des mesures de protection à l’égard du hérisson européen. « Par ailleurs, conclut Marjorie Poitevin, voir comment se porte le hérisson permettra de voir, en parallèle, comment se portent d’autres espèces, touchées de la même manière. »