Bicentenaire de la mort de Napoléon : Pourquoi les politiques se déchirent-ils autant sur l’Histoire et ses figures

Emmanuel Macron peint en Napoléon dans une manifestation, illustration. — Fabian Sommer / dpa / AFP
  • La commémoration du bicentenaire de la mort de Napoléon fait polémique dans la classe politique, dont les membres s’écharpent régulièrement sur l’Histoire de France. 
  • Ces controverses ne sont pas nouvelles, rappelle l’historien Jean Garrigues. 

Mise à jour du 5 mai 2021 à 9h45 : A l’occasion de la commémoration du bicentenaire de Napoléon ce mercredi par Emmanuel Macron, nous republions cet article initialement paru le 7 mars 2021.

Pour certains, il est l’un des plus grands hommes d’Etat que le pays ait jamais connu. Pour d’autres, il incarne un pouvoir autoritaire, qui a notamment rétabli l’esclavage dans les colonies françaises. Deux cents ans après sa mort, Napoléon continue de bousculer le pays. Depuis plusieurs semaines, intellectuels et politiques se déchirent pour savoir si le bicentenaire de son décès, le 5 mai 1821, doit être célébré par Emmanuel Macron.

« Ignorer le bicentenaire de la mort de Napoléon serait une faute contre la Nation », tranche le député Les Républicains Julien Aubert, dans une tribune au JDD publiée fin février. « La République ne peut pas rendre un hommage officiel » à l’empereur, lui répond l’élu insoumis Alexis Corbière dans le Figaro mercredi. Ce type de polémiques agite régulièrement la classe politique française. Ces derniers jours, la mairie de Paris et ses opposants se sont écharpés sur la célébration des 150 ans de la Commune de Paris. Pourquoi les politiques se passionnent-il autant pour l’Histoire et se déchirent-ils autour de ses figures ?

« Le choix d’une commémoration est un choix politique »

« La France est une nation politique, passionnée d’Histoire, un pays dans lequel les livres historiques se vendent très bien. Les politiques aiment faire référence à des figures du passé, y trouvent des sources d’inspiration car parler du passé, c’est parler du présent et de l’avenir », assure Alexis Corbière, le député La France insoumise de Seine-Saint-Denis. Professeur d’histoire de formation, l’élu s’est attaqué ainsi en 2014, aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, au jeu vidéo Assassin’s Creed, dénonçant « le dénigrement de la grande Révolution » de 1789. « Le rôle de député est aussi de diffuser des idées dans la société car les victoires culturelles précèdent toujours les victoires électorales. Il va de soi que l’Histoire en fait partie », dit-il.

« Il y a des personnages historiques qu’on aime plus que d’autres. Pour moi qui suis gaulliste et viens de la droite bonapartiste, Napoléon incarne la volonté politique et le génie français », souligne Julien Aubert. « Le choix d’une commémoration est un choix politique. C’est aussi envoyer un signal, se placer dans une lignée. Un homme de gauche ne choisira pas les mêmes figures qu’un homme de droite. » Choisir une référence historique n’est donc jamais dénué de sens politique.

Des références historiques au service de son parcours politique

Quand François Bayrou se passionne pour le Béarnais Henri IV, au point de lui consacrer une biographie, c’est aussi pour convoquer l’image du roi rassembleur, au moment où il tente de réunir les Français au-delà du traditionnel clivage gauche-droite. Quand en mai 2016, à Orléans, Emmanuel Macron rend hommage à Jeanne d’Arc, celle qui a « fendu le système » pour mieux « rassembler » le pays, le fondateur d’ En Marche parsème son discours d’allusions à son propre parcours politique et lance véritablement sa future campagne présidentielle.

Pour les politiques, les hommages sont rarement anodins. Cette semaine, les élus d’opposition à la mairie de Paris se sont ainsi indignés de « l’aspect très politique » de la célébration des 150 ans de la Commune de Paris, qui doit débuter le 18 mars prochain. « Anne Hidalgo se sert de la Commune de Paris pour ressouder sa majorité » composée de communistes, d’écologistes et de socialistes, fustige auprès de 20 Minutes Rudolph Granier, élu LR du 18e arrondissement. « C’est de l’autocélébration pour finir sur de l’autosatisfaction pour Anne Hidalgo qui en a besoin, dans sa trajectoire présidentielle. »

De la commémoration à la polémique

Cette exploitation politique d’événements ou figures historiques n’est pas nouvelle, rappelle l’historien Jean Garrigues. « Dans la seconde moitié du XIXe siècle, on a construit une sorte de panthéon historique pour donner une profondeur à la République autour de personnages comme Vercingétorix, Clovis, Jeanne d’Arc, etc. Cette conception est restée comme un fil conducteur de la société française et de sa classe politique, qui y puise en permanence des références ». La délégitimation du pouvoir public n’a fait que renforcer cette tendance, selon ce spécialiste. « Aujourd’hui, même un président ne représente qu’environ 25 % des Français, ce qui peut expliquer cette recherche de figures symboliques pour se donner une sorte de légitimité historique », poursuit-il.

Les débats et polémiques liées à ces hommages remontent également à loin. « Il faut se souvenir des polémiques sans fin lors du bicentenaire de la Révolution Française, autour de la Terreur notamment. Ces débats faisaient écho à celles qui avaient déjà marqué le centenaire de la Révolution, entre monarchistes et républicains, confie Jean Garrigues. Ces débats ont toujours existé même s’il est vrai qu’il y a aujourd’hui plus de questionnements dans le tropisme de la « cancel culture » venue des Etats-Unis ».

« On a aujourd’hui un mouvement de déconstruction qui politise l’Histoire de France, et voudrait effacer ce qui ne lui plaît pas. C’est insupportable », s’agace Julien Aubert. « La question n’est pas d’effacer Napoléon, mais de mettre en garde contre une certaine Napoléon-mania à venir, autour de cette vision autoritaire qui est dans l’air du temps », réplique Alexis Corbière.

Emmanuel Macron, qui avait suscité la controverse en voulant rendre hommage au maréchal Pétain pour son action militaire lors de la Première guerre mondiale, reste pour l’instant très discret sur cet hommage. Mais nul doute que la décision du chef de l’Etat de commémorer ou non le bicentenaire de sa mort sera vivement commentée.

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