Biathlon : Sans cesse remise au lendemain, où en est l’interdiction du fluor dans les produits de fartage ?

L’interdiction totale du fluor dans les produits de fartage, dont l’usage est catastrophique pour la santé comme pour l’environnement, n’est décidément pas une mince affaire. Annoncée la première fois pour la saison 2020-2021, elle a depuis été sans cesse repoussée, jusqu’au grand foutoir de l’été dernier. Alors que l’étape de Coupe du monde d’Antholz-Anterselva démarre ce jeudi avec le sprint dames (14h30), la saison de biathlon suit son cours avec des règles finalement inchangées, pendant que la Fédération internationale (IBU) et les équipes techniques de tous les pays poursuivent les tests dans le but de pouvoir, enfin, sauter le pas à l’automne 2023.

« Que personne ne puisse douter de la machine »

Petit retour de quelques mois en arrière, pour commencer. Avril dernier, l’IBU en était sûre, cette fois c’était la bonne. Mais après avoir dégainé le communiqué officiel dans lequel elle déclarait avoir développé « une méthode efficace, garantissant des tests fiables » pour détecter le fluor sur les skis des athlètes, elle a été contrainte de rétropédaler. Plusieurs responsables de cellule fartage avaient relevé des trous dans la raquette. Et pas des petits. « Il est beaucoup plus facile de tromper la machine que nous ne le pensions. Malheureusement, il est simple de masquer que vous avez utilisé du fluor. Avec un peu plus de préparation, nous avons réussi à tromper l’appareil dans 50 % de tous les tests », assurait par exemple le Norvégien Tobias Dahl Fenre dans un article du journal Expressen daté du mois de mai.

Cela fait beaucoup, et ce sera confirmé ensuite par deux nouvelles semaines de tests en juin et juillet, organisées à l’initiative de l’IBU. Pas le choix, en août, il a fallu annoncer que les nouvelles règles n’entreraient en vigueur que lors de la saison 2023-2024. Seuls les produits contenant la fameuse molécule PFOA (acide perfluorooctanoïque), la plus toxique de toutes, restaient interdits, en vertu de la directive européenne entrée en vigueur en juillet 2021.

« Ce report est logique, estime le patron des techniciens de l’équipe de France, Grégoire Deschamps. Quand on met en place une interdiction, il faut que la fiabilité de la machine de contrôle soit de 100 %. Si demain je dois annoncer à Quentin [Fillon Maillet] à 20 minutes du départ qu’il ne peut pas courir parce que ses skis ne passent pas, il faut que personne ne puisse douter de la machine. C’est un sport très médiatisé maintenant en plus, on doit pouvoir faire confiance à l’appareil. »

Que les fans de QFM se rassurent, ce cas de figure n’est que purement fictif. Il dépeint juste quels seront les enjeux lorsque l’interdiction sera en place. La machine, baptisée « Alpha II » et semblable à un pistolet avec lequel on prend la température, sonde le ski en trois points (haut, médian, bas). Le taux de fluor devra être inférieur à 1 % pour que l’athlète puisse prendre le départ, quand on est aujourd’hui sur des taux compris entre 25 et 30 % en fin de course.

Collaboration 

Si l’appareil, développé en collaboration avec l’entreprise américaine Bruker et l’institut de recherche allemand Frauhofer (contactés en vain pour ce papier), n’est pas encore fiable, des progrès ont toutefois été réalisés ces derniers mois. Sa portabilité d’un site de compétition à l’autre et sa rapidité d’exécution des tests ont été grandement améliorées, notamment. Il faut désormais 45 secondes pour scanner les trois points d’un ski. Pas suffisant encore, l’objectif est que ça ne prenne pas plus de 30 secondes pour avoir le temps de contrôler la centaine de concurrents avant le départ de chaque course, nous avait expliqué l’année dernière Pierre Mignerey, en charge du dossier pour la Fédération internationale de ski (et aujourd’hui DTN de la Fédération française).

Le petit monde du biathlon, d’abord réticent à montrer son arrière-cuisine, met la main à la pâte pour faire avancer les choses. Les techniciens de chaque délégation ne comptent pas leurs heures pour aider l’IBU. « On a conscience que le sans fluor est l’avenir de notre discipline. On est tous concernés, tous investis, pour trouver la solution la plus sûre possible », pose Grégoire Deschamps. En parallèle de ces tests, le responsable de la glisse tricolore expérimente les nouveaux produits de fartage sans fluor, qui sont en train d’être élaborés par les industriels.

Apparemment, il y a encore du boulot. « Ils font des progrès, notamment sur les neiges très froides, mais il faudra des années pour arriver au niveau du fluor en termes de performance, observe-t-il. C’est le produit le plus hydrophobe qui ait jamais été fabriqué, et de loin. L’industrie doit faire un pas en arrière et trouver des nouvelles molécules, avec en plus une approche écologique et bienveillante, sinon ça ne sert à rien. »

Page blanche 

Quand ce cahier des charges sera rempli, il s’agira ensuite d’apprivoiser les nouveaux produits pour retrouver la meilleure glisse possible. Car tout l’art du fartage est là : savoir sortir le bon produit, faire le bon mélange, avec les bons dosages, par rapport au type de neige proposé. Ce qui fait la différence entre un bon farteur et un mauvais farteur, quoi. « On va faire page blanche, repartir de zéro. Il faut recréer de la data, de l’expérience », expose Grégoire Deschamps, qui s’y met avec son équipe dès qu’il a un peu de temps libre dans la saison.

On imagine le vertige, et la crainte, peut-être, de voir la France perdre sa place parmi les nations dominantes de la discipline. Les résultats des biathlètes dépendent en grande partie de la qualité du fartage. « Il faut le prendre comme un challenge, estime le technicien. Ça fait 18 ans que je fais ce métier, j’ai toujours travaillé avec le fluor. C’est une nouvelle étape de ma carrière qui arrive, il y a un côté excitant là-dedans. » Les biathlètes, eux, devront sûrement accepter dans un premier temps le fait d’aller un peu moins vite sur les skis. Même Johannes Boe, si si.