Basket : « J’ai été dans l’intimité d’une superstar mondiale », savoure George Eddy

« Olalalalalala, c’est dunkorama ce soir, messieurs dames », « babababababa, il est parti de loiiiiiiiiiiiin Mario Elie face à une défense en mode gruyère time », « le Shaq tient le ballon comme un pamplemousse ». Autant d’expressions cultes, avec un accent inimitable, qui sont toutes signées George Eddy. Comme il aime à le répéter dans Mister George, le documentaire (signé Clément Repellin) qui lui sera consacré sur Canal + dimanche (22h40), ce Franco-américain de 66 ans « a bercé l’enfance » de plusieurs générations de passionnés de basket. Recruté par Charles Biétry sur la chaîne cryptée en janvier 1985, il est devenu la voix de la NBA en France durant la décennie Bulls-Jordan, et bien au-delà. Après avoir commenté pour la dernière fois l’équipe de France durant l’Eurobasket, et avant de s’attaquer au NBA Paris Game à Bercy le 19 janvier (Detroit-Chicago), il a accordé un entretien à 20 Minutes. Et non, l’heure de la retraite n’a pas encore sonné pour ce natif de l’Alabama, puisqu’il va continuer à commenter la NBA sur Canal + Afrique jusqu’en 2024 ou 2025.

Quand vous avez rejoint Canal + en 1985, imaginiez-vous un instant une telle carrière professionnelle, et un tel envol du basket NBA en France ?

Pas du tout parce qu’au début, on ne savait pas si le public français aurait envie de regarder du basket américain, ni même si Canal + allait perdurer. On savait juste que c’était un beau produit, et on a essayé de le mettre en valeur du mieux possible. Avec mes commentaires, mon accent, ma manière de faire découvrir ce sport, j’espère que tout ça a aidé à faire grandir en France la popularité de la NBA, mais aussi du football américain que j’ai commenté pendant longtemps. On ne pouvait pas imaginer l’engouement que ça allait générer par la suite. On a eu beaucoup de chance d’arriver au bon moment avec Canal +, lorsque Michael Jordan et David Stern [patron de la Ligue américaine de 1984 à 2014] ont rejoint la NBA. Ça a marqué l’internationalisation de la NBA, surtout à partir de la Dream Team de 1992. On a surfé sur la vague Michael Jordan puis sur la vague Tony Parker. J’étais probablement le seul journaliste basket qui vivait de ça en France à la fin des années 1980. Maintenant, il y en a des centaines, et je suis ravi d’avoir aidé à faire grandir ce marché-là.

Aviez-vous parfois la sensation que les passionnés de basket se levaient autant pour vos commentaires que pour les acrobaties d’un Michael Jordan ?

Des gens m’ont dit ça et ça m’a plu. Mais dans ma tête, je ne me disais pas ça. Je voulais être à la hauteur de l’événement en me préparant bien, avec de bonnes anecdotes, et en renouvelant mes commentaires. Il fallait tout expliquer à nos débuts : les règles, la formule de la compétition, l’identité des stars.

Avez-vous contribué à l’amélioration de la langue anglaise en France, grâce à toutes vos expressions liées au basket américain ?

En fait, je m’étais un peu fixé une mission secrète (sourire). J’ai hérité du côté pédagogue de mon père, qui était professeur universitaire. Je voulais donner beaucoup d’informations, mais aussi véhiculer aux jeunes générations le partage, le collectif, la solidarité, l’engagement et la persévérance, toutes ces valeurs importantes dans le sport comme dans la vie. Et si en plus les expressions américaines que j’employais ont pu aider certains jeunes à s’améliorer en anglais, tant mieux.

Avec la sortie de ce documentaire « Mister George », quelles grandes images de basket vous reviennent jusque-là de vos 37 ans de carrière sur Canal + ?

Je me rends compte que j’ai fait des voyages incroyables et que j’ai rencontré des champions incroyables comme Michael Jordan, Shaquille O’Neal et Joe Montana. Je n’aurais jamais pu vivre tout ça aux Etats-Unis, où il faut être une ancienne star comme Charles Barkley pour devenir consultant sportif sur une chaîne nationale.

Quels matchs ou moments forts de votre carrière vous ont fait vous dire que vous aviez le meilleur travail du monde ?

Je me dis encore ça tous les jours (sourire). Je pense déjà au premier match de la finale NBA 1991 entre les Bulls et les Lakers. C’était un tournant dans l’histoire du traitement de la NBA sur Canal +. Pendant six ans, je n’ai fait que des matchs en différé, et là, la chaîne nous donnait le budget pour suivre un match NBA en direct des Etats-Unis. Alors commenter cette finale dans le vieux Chicago Stadium, où ça sentait la pisse et la bière, a été le début de toute l’ère moderne de la NBA sur Canal +. Quant au plus beau match que j’ai commenté, c’est la finale olympique de 2008 entre l’Espagne des frères Gasol et Team USA avec LeBron James et Kobe Bryant. On avait deux Dream Teams au sommet de leur art, avec un niveau de jeu éblouissant. En direct, j’ai dit qu’il s’agissait du plus beau match de l’histoire de ce sport.

D’où vient votre lien privilégié avec Michael Jordan ?

Chaque fois qu’il venait en France, avec des tournées promotionnelles, Nike me prenait comme consultant-traducteur-guide-intervieweur, et même animateur en 1990 dans la petite salle Géo-André (Paris XVIe), où Jordan avait fait un spectacle extraordinaire. J’ai donc été dans l’intimité d’une superstar mondiale. A partir de cette semaine-là, Michael Jordan m’a toujours accueilli avec le sourire et une petite tape sur l’épaule, comme si je faisais partie de son entourage proche. Avoir été proche de stars comme Shaquille O’Neal et lui, c’est clair que ce n’est pas donné à tout le monde.

Quel a été votre rapport avec les joueurs français durant toute votre carrière ?

Ce sont les relations les plus proches que j’ai eues, avec chaque génération de joueurs de l’équipe de France, que ce soit Tony Parker, Boris Diaw, Nicolas Batum, Evan Fournier et Rudy Gobert qui sont allés faire de brillantes carrières en NBA. Je les ai découverts dans les équipes de jeunes, comme aussi les frères Pietrus à Pau par exemple. A l’époque, je me sentais comme leur grand frère, et aujourd’hui comme leur grand-père (sourire). C’est presque une relation filiale avec eux, et ils m’ont toujours envoyé beaucoup d’amitié et de respect.

George Eddy, ici au micro lors du All Star Game français en 2016 à Bercy.
George Eddy, ici au micro lors du All Star Game français en 2016 à Bercy. – CHRISTOPHE SAIDI / SIPA

Avez-vous parfois eu l’impression de contribuer à lancer des carrières de jeunes Français via des commentaires élogieux ?

J’espère avoir boosté la carrière de chacun d’eux. En ce moment, on parle surtout de Victor Wembanyama que j’ai vu grandir, parce que j’ai joué avec son père dans un championnat d’anciens en Ile de France. C’est probablement le plus grand prospect et talent dans l’histoire du basket mondial et je l’accompagne depuis qu’il a 15 ans. Il y a sans doute certains joueurs que j’ai boostés plus que d’autres, mais je considérais que mon travail devait être de toujours positiver. Si ça m’est arrivé de critiquer des joueurs, je voulais que ça soit juste et objectif, et pas pour clasher ou faire du buzz négativement. Je ne voulais pas enfoncer exagérément un joueur qui faisait une mauvaise performance car j’ai moi-même été un joueur pro durant 15 ans [de la 1re à la 3e division française] et je sais ce que c’est. Je suis un commentateur un peu old school.

Comment aviez-vous justement vécu cette explication tendue sur le plateau de Canal + avec Tony Parker, qui vous en voulait pour vos commentaires durant l’Eurobasket 2007 ?

Ce clash avec Tony Parker a été un incident de parcours. Il venait d’être champion NBA et MVP de la finale en 2007. Il était donc au sommet de sa gloire, mais malheureusement, l’équipe de France s’est plantée dans la foulée au championnat d’Europe en Espagne. Pour moi, les Bleus n’ont pas pris au sérieux les matchs de classement [contre la Croatie et la Slovénie], qui avaient un enjeu colossal en vue des Jeux olympiques de Pékin. Dès l’échauffement, j’avais senti ça car les joueurs faisaient un concours de dunks. A la mi-temps, je suis descendu de mon pupitre de journaliste pour crier sur les joueurs. Je leur ai dit : « Réveillez-vous, vous n’allez pas me faire ça, il faut absolument gagner un de ces deux matchs pour aller aux JO ». En plus, Canal + diffusait les JO en 2008 donc pour nous, avoir les Bleus dans le tournoi de basket était très important. Et là, ils étaient en train de tout foutre en l’air, comme avant les JO d’Athènes en 2004. C’était un peu comme une dispute interne dans une famille. Les joueurs avaient été vexés et Tony voulait défendre ses coéquipiers. Il m’a un peu agressé sur le coup, mais je remplissais mon rôle de journaliste objectif, je n’étais pas là pour lui brosser les chaussures. Il y a eu une période de froid entre nous, puis on s’est rabiboché.

Avez-vous parfois eu des propositions surprenantes, qui sortaient du cadre de votre carrière de journaliste pour Canal + ?

Oui, j’ai doublé des films, j’ai fait des voix publicitaires, et j’ai eu énormément d’opportunités grâce à Canal +. Dès qu’un projet touchait au sport américain, on venait me chercher. Sur la partie basket, des présidents de clubs et des coachs me consultaient souvent. Comme j’étais un peu au courant de tout, on me sollicitait pour avoir mon opinion. David Stern faisait d’ailleurs appel à moi quand il venait en Europe : j’étais son consultant par rapport au marché européen pour le business NBA. On m’avait aussi proposé de devenir agent. Mais je ne l’ai jamais fait car je trouvais qu’il y avait un conflit d’intérêts avec mon métier de journaliste. J’ai été dirigeant de club, joueur, entraîneur, directeur de communication au PSG Racing, j’ai écrit sept livres, donc je n’ai jamais été cantonné à un rôle de commentateur de matchs. J’ai même été extrêmement surpris de recevoir en octobre la plus haute distinction de la Fédération française de basketball (FFBB).