Balcons effondrés d’Angers : Cinq ans après le drame, le long procès des constructeurs débute

C’est un drame qui aura ému la France et marqué à jamais la ville d’Angers. Le samedi 15 octobre 2016, peu avant minuit, alors qu’une soirée étudiante battait son plein au quatrième étage d’un immeuble du centre-ville, le balcon s’effondre, emportant dans sa chute les deux balcons des étages inférieurs. Le bilan est extrêmement lourd. Quatre morts (Lou, 18 ans, Antoine, 21 ans, Benjamin, 23 ans, Baptiste, 25 ans) et quatorze blessés. A qui la faute ? Les multiples témoignages ayant établi que les participants à la soirée n’avaient pas fait preuve d’un comportement inapproprié, les regards se tournent donc vers les constructeurs. Ce sont eux qui sont jugés à partir de ce mercredi, par le tribunal correctionnel d’Angers, au cours d’un procès qui va durer un mois. Le point sur les enjeux.

Quelles sont les causes exactes de l’accident ?

Cinq personnes sont poursuivies : l’architecte, l’ancien gérant de l’entreprise de gros œuvre (société Bonnel), le conducteur de travaux, le chef de chantier et le contrôleur technique. Il leur est reproché des manquements dans le processus de conception et de construction de l’immeuble datant de 1998. Quatre expertises successives ont en effet révélé l’existence de malfaçons sérieuses : le béton était trop poreux, les armatures porteuses avaient été mal montées, l’étanchéité était défaillante et les balcons avaient été coulés sur place alors qu’ils devaient initialement être préfabriqués. « Les négligences étaient très très lourdes », résume Nathalie Valade, avocate de parties civiles. « Les experts qui se sont prononcés sont reconnus au niveau international. On sait à peu près tout de ce qui s’est passé », est convaincu Louis-René Penneau, avocat de 32 parties civiles. La défense ne conteste pas les « erreurs » mais évoque d’autres causes potentielles ayant conduit au drame, comme un défaut d’alerte ou un défaut d’entretien.

Les responsabilités seront-elles assumées ?

Durant l’instruction, les prévenus ont difficilement assumé leur responsabilité, se réfugiant souvent derrière des explications techniques. « Ils se sont rejeté la faute les uns sur les autres. C’est quelque chose qui est très difficile à admettre pour les victimes », déplore Louis-René Penneau. Le conducteur de travaux a tout de même reconnu des torts, expliquant que le changement de mode de construction des balcons avait été décidé pour permettre un gain de temps de 14 semaines sur le chantier. L’ancien dirigeant de la société Bonnel, Patrick Bonnel, réfute avoir fait des économies au risque d’affaiblir la sécurité. Son entreprise menait de front plus d’une cinquantaine de chantiers par mois à l’époque. « Il vit très mal la situation et assumera totalement la responsabilité qui est la sienne, affirme aujourd’hui son avocat, Thierry Fillion. C’est évidemment la seule fois en quarante ans de carrière de chef d’entreprise qu’un tel drame arrive. » De son côté, l’avocat de l’architecte Frédéric Rolland avance que son client n’était « pas intervenu personnellement dans le projet » de l’immeuble au moment des faits. « On a affaire à des professionnels reconnus, pour certains médiatiques. S’ils viennent nous dire qu’ils ont fait leur métier correctement, ce serait inquiétant », objecte Louis-René Penneau, avocat des parties civiles.

Y a-t-il eu un défaut d’alerte et d’entretien ?

Quelques mois avant le drame, un ancien locataire avait signalé des fissures et fragilités du balcon. Des éléments qui, après l’accident, avaient conduit certains avocats à solliciter des investigations complémentaires lors de l’instruction. Demande qui avait été écartée. Malgré ce refus, la défense tentera de remettre au débat, lors du procès, la question de l’entretien et de l’alerte. « Il y a manifestement eu un défaut d’alerte dans les années qui ont suivi la construction de l’immeuble », estime Thierry Fillion, avocat de Patrick Bonnel. « Il y a des éléments très précis qui permettent de penser qu’il y a eu un défaut d’entretien et que peut-être, si l’entretien avait été bien fait, avec notamment une reprise des malfaçons liées au balcon, ce drame ne serait pas survenu. C’est un point qui ne pourra pas être évité. Il doit être débattu car il fait partie de la recherche de la vérité. » Pour Louis-René Penneau, à l’inverse, il s’agit d’une diversion. « Le défaut d’entretien a été écarté, il n’est plus un enjeu. Ce balcon avait été construit de manière totalement inepte. Quel que soit l’entretien, il se serait effondré à un moment ou un autre. »

Les balcons effondrés de l'immeuble Surcouf, à gauche de la façade.
Les balcons effondrés de l’immeuble Surcouf, à gauche de la façade. – J-F.Monier/AFP

Quelles peines seront prononcées ?

Les cinq prévenus sont poursuivis pour homicides involontaires et blessures involontaires. Des chefs pour lesquels ils encourent des peines allant de la simple amende contraventionnelle de 1.500 euros pour les blessures les plus légères à trois ans d’emprisonnement délictuel et 45.000 euros d’amende pour les homicides. « Nous voulons que leur culpabilité soit reconnue. Au-delà, nous n’avons pas d’attente particulière », rapporte Nathalie Valade, avocate de parties civiles. La question de l’interdiction d’exercer à titre professionnel, une peine complémentaire prévue par le législateur, est toutefois souhaitée par plusieurs victimes et familles. « Il est normal que la question se pose. C’est compliqué de se dire que tous ces professionnels continuent de mener leur activité comme si de rien n’était. On espère que ce drame et ce procès serviront d’enseignement pour la profession. Ce n’est pas parce qu’on garantit un bâtiment pour 10 ans qu’il doit pouvoir s’effondrer au bout de 20 ans. »

La parole des victimes et des rescapés va-t-elle pouvoir se libérer ?

Les premiers jours du procès seront aussi l’occasion de libérer la parole des victimes et rescapés. Et d’expliquer à quel point, même cinq ans après, l’accident continue de les hanter. « Nous avons au dossier des photos qui démontrent que, juste après l’effondrement, nous étions face à une véritable scène de guerre. C’était épouvantable. Ça laisse des traces à vie », relate l’avocat Nathalie Valde. « On se retrouve avec des familles anéanties, estime Julien Ferchaud, 44 ans, oncle de Baptiste, l’un des quatre jeunes décédés. Mon frère, je pense qu’il ne s’en remettra jamais. On a tous été marqués très forts. » « Nous respectons totalement la douleur des parties civiles, commente Thierry Fillon, l’avocat de Patrick Bonnel. Les préjudices évoqués ne sont pas contestables. Mais on espère qu’on sera là pour un procès et non pas pour une vengeance. »