Avec Libra, Facebook va-t-il démocratiser les cryptomonnaies?

Pour la monnaie électronique Libra, Facebook a créé une filiale, Calibra, qui proposera en 2020 un porte-monnaie électronique sur iOS et Android. — FACEBOOK

Plus de 7 milliards de personnes n’ont jamais utilisé Bitcoin de leur vie*. Pour tout le buzz qu’il génère depuis 10 ans, le pionnier des cryptomonnaies reste un produit spéculatif de niche. Mais l’idée d’une devise virtuelle stable, capable de traverser les frontières à la vitesse de l’éclair, presque sans frais, et permettant de payer en ligne en un clic, fait saliver les géants du Web. La semaine dernière, Facebook a présenté Libra, une cryptomonnaie qu’il espère lancer en 2020 avec une trentaine de partenaires. Son papa, le Français David Marcus, qui s’occupait de Facebook Messenger après avoir dirigé Paypal, le proclame : « Le temps est venu pour Internet d’avoir un protocole pour l’argent. »

Si les autorités donnent leur feu vert – et c’est loin d’être garanti – on devrait pouvoir acheter des libras (symbole ≋) et payer avec d’ici la mi-2020. La blockchain Libra, le registre distribué permettant d’enregistrer les transactions, sera gérée par une association qui compte 28 membres fondateurs, dont Facebook, Visa et Paypal, à qui il faudra faire confiance pour ne pas changer les règles du jeu en cours de route – contrairement à Bitcoin, qui s’autogère avec une blockchain publique à laquelle n’importe qui peut participer.

Libra étant un système open-source, de nombreuses entreprises pourront proposer des services financiers exploitant cette technologie. Facebook et sa filiale Calibra, dirigée par David Marcus, lanceront un porte-monnaie virtuel qui sera intégré à Messenger et WhatsApp. Avec un avantage de taille sur la concurrence : une base de plus 2,4 milliards d’utilisateurs – soit un tiers de la planète.

« Catalyseur pour tout le secteur »

La fusée Facebook pourrait permettre à d’autres cryptomonnaies de décoller. Bitcoin et Ethereum ont progressé de 30 % en une semaine, et le PDG de Ripple l’a assuré : « L’arrivée de Facebook va faire office de catalyseur pour tout le secteur. » D’autres acteurs se placent déjà, comme la messagerie Telegram, qui devrait lancer sa « stablecoin », indexée sur des devises internationales pour limiter ses fluctuations, d’ici la fin de l’année.

Reste la question la plus importante : une cryptomonnaie pour quoi faire. Selon un sondage YouGov pour 20 Minutes, seulement 14 % des Français interrogés comptent utiliser Libra, et deux tiers indiquent « ne pas savoir pour quelles raisons elles utiliseraient la future monnaie », alors qu’on a déjà Apple/Android/Samsung Pay, PayPal et Venmo. Même si Facebook a eu la bonne idée de confier la gestion du système à une fondation et qu’il promet que les données bancaires ne seront jamais utilisées pour la publicité ciblée, la prudence est de mise : seulement 12 % des sondés disent avoir confiance dans Libra.

Une opportunité pour les pays émergents… ou un risque

Selon l’économiste Philippe Herlin, auteur de La fin des banques – comment la technologie va changer votre argent, « les principaux clients [de Libra] seront les pays émergents ». Alors que l’économiste américain Paul Krugman dénonce les dangers du « shadow banking » (financement parallèle non bancaire de l’économie), Philippe Herlin juge qu’au contraire, « la libra permettra à de nombreux pays d’Amérique du Sud, d’Afrique et d’Asie de bénéficier d’une monnaie stable ». Nicholas Weaver, chercheur spécialisé en sécurité informatique à l’université de Berkeley, n’est pas convaincu : « Le panier de monnaies sur lequel Libra est adossé ne sera pas parfaitement stable. Il y aura des fluctuations quotidiennes », assure-t-il.

Le cofondateur de Facebook, Chris Hughes, qui a récemment appelé à démanteler l’entreprise, fait part de ses inquiétudes dans une tribune publiée par le Financial Times : « En offrant la possibilité à ces citoyens d’abandonner leur monnaie locale au profit d’une devise gérée par des entreprises privées, Libra pourrait perturber et affaiblir ces nations », qui perdront leurs outils de contrôle de l’économie. Philippe Herlin, qui souhaite moins d’Etat et plus de concurrence, s’en félicite : « Les banques centrales ne pourront plus faire de la planche à billets comme avant, les gouvernements impécunieux ne pourront plus effacer leurs dettes avec une vague d’inflation, sinon la population migrera vers la libra ».

Avec Libra, David Marcus souhaite notamment offrir un outil aux « unbanked », les 1,4 milliard de personnes qui n’ont pas accès à un compte bancaire dans le monde. Mais ces pays émergents n’ont pas attendu Facebook pour s’attaquer à ce défi : au Kenya, le service mobile de microfinancement et de transfert d’argent de Vodaphone M-Pesa a été lancé il y a plus de 10 ans.

(*) Il y a actuellement 34 millions de portefeuilles Bitcoin dans le monde, et sans doute deux ou trois fois moins d’utilisateurs

0 partage