Attentats du 13-Novembre : « Je me demande souvent qui je serais si mon père n’était pas mort au Bataclan »

A la cour d’assises spécialement composée, à Paris,

A entendre ses proches parler de lui, Nicolas était probablement tout ce que les terroristes exécraient : un érudit fantasque, fan de rock et de « tubes pourris », amateur d’expos et de matchs de foot. Le pilier, surtout, d’une famille recomposée. Ce jeudi, ses proches sont venus en tribu, en clan presque, raconter devant la cour d’assises spécialement composée la douleur de l’absence et la difficile reconstruction. Celle qui partageait sa vie d’abord, puis ses parents, ses deux anciennes compagnes, mères de ses trois enfants et les deux aînés, Marius et Nino, alors âgés de 11 et 15 ans. Un récit polyphonique qui raconte comment une vie volée en a fracassé tant d’autres.

L’alerte a été donnée au petit matin par la compagne de Nicolas, Caroline, elle-même blessée au Bataclan. Elle est parvenue à prendre la fuite, pas lui, touché dès les premières rafales. A peine avertie, Delphine, la mère des deux aînés grimpe dans sa voiture, passe la matinée à faire le tour des hôpitaux. Sans nouvelle. Vers midi, elle décide de rentrer parler à ses fils. « Je cherche mes mots dans la voiture, je répète comme du théâtre », explique-t-elle à la barre, entourée de Nino et Marius qui lui posent parfois une main réconfortante dans le dos. Elle pense alors que ces derniers ne se doutent de rien. Ils sentent pourtant que quelque chose ne va pas. La veille au soir, Nino l’aîné a envoyé un texto à son père. « Coucou papa, tu as vu ce qu’il se passe ? », un n message resté sans réponse. Le cadet, Marius, lui aussi est inquiet, il croit vaguement se souvenir avoir vu une place de concert chez son père.

« Je raccroche, je crie, papa est mort, papa est mort »

« Les garçons, papa et Caroline étaient au Bataclan, tout le monde le cherche », leur explique leur mère. « Je sens au fonds de moi que c’est trop tard », confie Nino d’une voix blanche. Deux heures plus tard, le téléphone sonne à nouveau. Ce que tous craignaient se confirme, le corps de Nicolas est à l’institut médico-légal. « Je raccroche, je crie, papa est mort, papa est mort », mime Delphine à la barre. Avant de reprendre : « je les prends dans mes bras, je ne sais pas quoi leur dire. » Marius court dans la rue, hurle, s’écroule. Les yeux embués, il raconte avoir « ressenti une haine qu’il ne peut pas décrire ». Les mêmes mots sortent de la bouche de son petit frère. « J’apprends le décès de mon père, l’espoir s’enlève de tous les sentiments que j’avais eus auparavant. Il ne me reste plus que la haine et la colère. »

Le petit dernier de la famille, Lazare, né d’une seconde union, venait d’avoir six ans. Vers 8 heures, lorsqu’elle apprend la nouvelle, Corinne, sa mère, décide de ne rien dire avant d’avoir des « choses concrètes », coupe la radio, le laisse regarder les dessins animés. Comme Delphine, elle aura la confirmation vers 14 heures. « Lazare mange ses pâtes, il est heureux, insouciant, je me demande comment je vais lui annoncer la nouvelle », confie-t-elle les mains accrochées à la barre de la cour d’assises. Elle décide alors de lui laisser quelques heures de légèreté supplémentaires en l’emmenant à l’anniversaire d’un de ses copains. Ce n’est qu’à son retour qu’elle l’assied sur le canapé, prend soin d’utiliser les mots précis pour ne pas laisser de place au doute. A peine a-t-elle terminé, elle voit « le regard affolé, perdu » du garçonnet : « il s’écrit « alors je ne verrais plus jamais mon papa ? » », se remémore sa mère.

« Rien de pire pour une mère que de voir ses enfants avoir du mal à se lever »

Commence alors le douloureux chemin du deuil. Le retour trois semaines plus tard au collège et au lycée pour les aînés, le sentiment de ne plus être un élève « ordinaire », de ne pas avoir les mêmes préoccupations que leurs camarades. « Le 13 novembre, j’étais un enfant, le 14, j’en étais un autre », résume Marius, qui était en 6e. A la barre, leur mère liste les cauchemars, les crises d’angoisse, les troubles de l’attention et de la concentration qui résultent du traumatisme. « Rien de pire pour une mère que de voir ses enfants avoir du mal à se lever », confie-t-elle sous le regard bienveillant de ses fils. En 2018, le cadet craque, et est hospitalisé deux mois en pédopsychiatrie. « J’avais appris à vivre avec ce mal-être, je pensais que c’était normal de souffrir autant mais un jour j’ai pensé à la mort », explique-t-il. Il reprend peu à peu pied, « même si c’est difficile ». Il est aujourd’hui scolarisé en Terminale. « Je me demande souvent qui je serais si mon père n’était pas mort au Bataclan », conclut-il.

Lorsque Marius a été hospitalisé, Nino venait d’intégrer une prépa « Sciences Po », après avoir renoncé à faire médecine, trop compliqué dans ces conditions. Il s’est accroché. Ce n’est que cette année, au mois de janvier, qu’il a flanché et tout abandonné. « Depuis le début quand l’un tombe, l’autre s’accroche à la branche », résume leur mère. Et son deuil dans tout cela ? Elle n’en parlera pas. Pas plus que la mère de Nicolas, Jocelyne. Elle qui n’a quasiment pas vacillé pendant tout son témoignage. Elle explose en sanglots au moment de conclure. « Je ressens une peine immense devant la souffrance de mes petits enfants », confie-t-elle.

« Je me sens tellement démunie face à cette souffrance »

A la barre, Corinne aussi, raconte l’après 13-Novembre de Lazare, « si petit ». Côté pile, il y a la vie qui reprend « finalement assez vite », le petit garçon qui fait le clown. Côté face, il y a ces années sans pouvoir dormir seul ou à parler de son père au présent. Comme ses aînés, il a toujours du mal à se concentrer, à focaliser son attention. Aujourd’hui encore, elle le retrouve parfois pelotonné dans son lit, inconsolable. « Je me sens tellement démunie face à cette souffrance. »

Mais à travers ces témoignages, c’est également le récit d’une famille recomposée soudée dans le malheur qui se dessine. Dès le 14 novembre, quelques heures à peine après avoir appris la mort de Nicolas, tous se retrouvent. Ils ne se sont quasiment pas quittés pendant de longues semaines, passant d’un appartement à l’autre. « Une bulle », selon les mots de Jocelyne. Après l’attaque, les deux anciennes compagnes de Nicolas font « des pieds et des mains » pour trouver des appartements côte à côte afin que les trois garçons grandissent ensemble, voient toujours très régulièrement Jocelyne ou Caroline. Cette dernière d’ailleurs le reconnaît, sans son « élan de vie » et le « soutien de sa famille », elle n’aurait probablement pas surmonté le traumatisme de cette soirée. « Aujourd’hui, je suis apaisée et c’est parce que je vais mieux que j’ai pu laisser ma colère et ma haine derrière moi », insiste-t-elle.