Attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray : Cinq ans après la dernière messe du père Hamel, trois hommes aux assises

Comme souvent dans les procès pour terrorisme, les deux assassins ne seront pas dans le box. Le 22 juillet 2016, peu après 10h30, Abdel-Malik Petitjean et Adel Kermiche ont été abattus par la police sur l’esplanade de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray, dans la banlieue de Rouen. Une heure auparavant, ils faisaient irruption en pleine messe et poignardaient le père Jacques Hamel, 85 ans, devant trois religieuses et un couple de personnes âgées. « C’était un sacrifice, le sacrifice d’un prêtre, c’est lui qu’il voulait tuer », assurait aux enquêteurs Guy Coponet, l’un des deux fidèles, alors âgé de 87 ans. Pourtant quelques instants plus tard, Abdel-Malik Petitjean s’est retourné contre cet octogénaire, lui portant quatre coups de couteau, sous les yeux de sa femme. Très grièvement blessé, il a feint la mort pendant plus d’une heure, attendant l’arrivée des secours.

Malgré la mort des deux assaillants, quatre hommes comparaissent à partir de ce lundi et pour quatre semaines devant la cour d’assises spécialement composée. Théoriquement du moins, car ils ne seront que trois dans le box. Le dernier, Rachid Kassim, le seul à avoir été renvoyé pour complicité, a vraisemblablement été tué en Syrie en février 2017 mais en l’absence de preuves formelles, décision a été prise de le juger par défaut. L’homme, dont le nom est déjà associé à l’assassinat du couple de policiers à Magnanville ou à la tentative d’attentat devant Notre-Dame de Paris, est soupçonné d’avoir « sciemment encouragé et facilité le passage à l’acte » en délivrant, sur le réseau crypté Telegram, des « conseils opérationnels et des instructions ». C’est lui qui a réceptionné les vidéos d’allégeance, qui a diffusé la revendication de l’attentat. Lui également qui a poussé à agir rapidement en visant « un symbole français ».

« Tu prends un couteau, tu vas dans une église, tu fais un carnage »

L’instruction a, en effet, révélé le scénario d’une improvisation à peine croyable. Jusqu’au 22 juillet 2016, Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean ne s’étaient jamais rencontrés, ni même parlé. Le premier est assigné à résidence chez ses parents à Saint-Etienne du Rouvray après des tentatives de départ en Syrie, le second vit à 700 kilomètres de là, en Savoie. Mais tous deux passent des heures sur Internet à visionner des vidéos de l’État islamique et écumer des chaînes Telegram de propagande.

Adel Kermiche a d’ailleurs ouvert la sienne et n’y cache pas ses velléités. « Tu prends un couteau, tu vas dans une église, tu fais un carnage, même tu tranches 2-3 têtes, c’est bon, c’est fini », écrit-il à ses abonnés le 19 juillet. Le lendemain, Abdel-Malik Petitjean, qui a passé l’été à la recherche d’une arme à feu, échange assidûment avec Rachid Kassim. Ce dernier lui souffle une liste de « cibles » possibles : synagogue, boite de nuit, bar… ou tout autre « trucs de sheitanerie », liste-t-il. Mais le Savoyard lui confie avoir du mal à agir seul. C’est la rencontre de ses deux candidats au djihad, sur Telegram, qui scellera leur passage à l’acte, quatre jours plus tard.

« Un boum crack badaboum »

Que savaient les accusés des intentions mortifères d’Abdel-Malik Petitjean et d’Adel Kermiche ? Ont-ils apporté un soutien logistique aux terroristes ? Jugés pour « association de malfaiteurs terroriste », un crime passible de vingt ans de réclusion criminelle, tous trois n’ont eu de cesse de nier, tout au long de l’instruction, avoir eu le moindre doute. « Notre crainte, c’est qu’on cherche à juger des complices, or ils ne sont pas renvoyés pour cela. Il faut veiller à ne pas leur faire porter un costume trop grand pour eux », insiste Me Simon Clémenceau, qui défend Farid Khelil, l’un des trois accusés.

Ce Nancéien de 36 ans, cousin d’Abdel-Malik Petitjean, l’a hébergé quelques jours début juillet avant qu’il ne rejoigne Adel Kermiche. La veille de l’attentat, le terroriste lui a confié dans un message qu’il « prévoyait de faire quelque chose », « un boum crack badaboum », selon ses mots. Aux yeux de l’accusation, il ne pouvait ignorer les velléités de ce dernier. Lui, affirme n’avoir pas pris au sérieux ce message écrit en terme puéril. Le lendemain, pourtant, il contacte « Stop djihadisme » puis les services de renseignements territoriaux pour leur faire part de ses inquiétudes. Et ce, alors que l’attentat a eu lieu plusieurs heures auparavant. Et que dire de ce message envoyé à l’un de ses co-accusés après avoir compris que son cousin faisait partie des assaillants : « Il me faut de l’aide pour venger mon cousin ». « Mon client rejette toutes ses accusations, insiste son conseil, il a hâte de pouvoir s’expliquer. »

Aller-retour à Saint-Etienne du Rouvray

L'église de Saint-Etienne-du-Rouvray, près de Rouen

A ses côtés dans le box, Jean-Philippe Jean-Louis. Le plus jeune des trois, 25 ans, mais également, selon les magistrats instructeurs, un « jusqu’au-boutiste » et une figure prépondérante de la djihadosphère ». Ce converti à l’islam est non seulement soupçonné d’être à la tête de plusieurs chaînes de propagande Telegram mais également d’avoir ouvert des cagnottes en ligne pour financer les attentats, notamment une à la demande d’Abdel-Malik Petitjean trois jours avant l’attaque. Ensemble, les deux hommes auraient cherché, en juin 2016, à rallier la Syrie. S’il a reconnu avoir affectivement ouvert cette cagnotte, il n’a eu de cesse d’affirmer qu’il en ignorait la finalité. « Mon client n’a jamais rien su de ce projet d’attentat, perpétré sans son concours », assure son avocat Me Béranger Tourné.

Quid de Yassine Sebaihia, ce Toulousain aujourd’hui âgé de 27 ans, qui a fait un aller-retour à Saint-Etienne-du Rouvray, moins de 48 heures avant l’attentat ? Arrivé le 24 dans la soirée, il repart précipitamment le lendemain aux aurores. Tout au long de l’instruction, le jeune homme a nié avoir perçu les intentions mortifères des terroristes. « Mon client était persuadé de se rendre à un stage pour apprendre la religion, insiste l’une de ses avocates Me Katy Mira. Mais quand il est arrivé, ça ne s’est pas bien passé, on l’a fait dormir dans un parc alors il a décidé de rentrer. » Il a cependant reconnu qu’il suivait la chaîne d’Adel Kermiche, qu’il avait lu les messages appelant à commettre une action violente sans toutefois les prendre au sérieux. De même, lorsque le terroriste lui confie avoir un « gros plan », il jure qu’il était persuadé qu’il s’agissait d’une « grosse soirée ». « Aucun des messages n’est un appel clair à un ralliement pour participer à un quelconque acte violent », insiste sa conseil.

Dimension spirituelle

Les parties civiles, elles, espèrent avant tout que ce procès leur permettra de comprendre. Le rôle de chacun des accusés évidemment, le choix de prendre pour cible ce prêtre apprécié de tous et qui œuvrait pour le dialogue entre les communautés, mais également les éventuels dysfonctionnements des services de renseignement concernant le suivi des deux terroristes.

« Mon client est avant tout dans une dimension spirituelle d’apaisement et de sérénité, pas dans celle de la sanction pénale », insiste Me Méhana Mouhou, l’avocat de Guy Coponet. Même son de cloche du côté des sœurs du père Hamel, représentées par Me Christian Saint-Palais. « Il y a une volonté chez elle que l’étude de ce drame puisse en éviter d’autres. » Le verdict est prévu le 11 mars.