Argentine-Arabie saoudite : Hervé Renard, chenapan ! Un coup de maître pour un exploit majeur

De notre envoyé spécial à Doha,

Se gourer sur toute la ligne, allégorie. En sortant du métro de Lusail derrière un cortège d’Argentins enjoués, on s’était mis en tête un match facile, où l’Albiceleste dominerait l’Arabie saoudite sans forcer dans un stade acquis à la cause des Argentins. Ces derniers s’étaient pointés au stade en nombre et il était évident qu’on les entendrait gueuler pendant deux heures. Faux et encore faux.

Non seulement les « hinchas » se sont pris une rouste monumentale en tribunes, surclassés par des supporters saoudiens épatants de puissance acoustique, mais en plus l’Argentine s’est laissée surprendre sur le terrain en concédant une défaite humiliante. Un scénario que personne n’avait vu venir. « Je ne peux pas y croire », s’en pinçait même Najjeb, un fan saoudien de 19 ans, à la fin de la rencontre. Personne ne pouvait y croire, sauf les principaux acteurs de la rencontre, Hervé Renard en tête.

Le discours d’un roi ?

A 1-0 pour l’Argentine à la pause et 56 buts annulés pour hors-jeu, le double-vainqueur de la Coupe d’Afrique des nations a sûrement trouvé les ressources pour dégainer un speech digne du Général de Gaulle dans un anglais parfaitement cliché, avec des « R » partout, comme face au Vietnam en septembre 2021, dans une tirade exhumée des internets après la victoire de l’après-midi. On tire au passage notre chapeau au traducteur qui aura su reproduire l’intensité du discours de Renard dans toute sa dramaturgie. D’abord calme, puis possédé, puis re-calme. En substance :

« Après trois minutes on a pris un but [10 en réalité], c’est le football, ça arrive. C’est de notre faute. Après ça on a poussé, poussé, poussé. On a eu des opportunités, mais pas beaucoup. On ne met pas assez d’intensité dans les duels, BOOM, PLUS [on retranscrit pêle-mêle]. Après, en possession du ballon c’est votre talent qui fera la différence. Il reste 45 minutes. Restez confiants. »

Différence de motivation

Tellement raccord avec le match du jour qu’on a cru dans un premier temps qu’il s’agissait du bon discours. Les Saoudiens sont entrés dans le match au moment où les Argentins en sont sortis. Les hommes de Scaloni ont probablement été pris de court par un adversaire soudain touché par la grâce. Et il n’aura fallu que cinq minutes et deux buts assez géniaux – surtout le deuxième – pour faire tomber le château de cartes. Une série de 36 matchs sans défaite s’envole avec toutes les certitudes que l’on pouvait avoir sur cette équipe. Bien sûr, pas de conclusions hâtives. En 2010, l’Espagne était tombée de haut contre la Suisse avant de finalement ramener la Coupe à la maison. L’Argentine reste l’une des favorites de ce Mondial, mais elle a grillé un joker.

Plus qu’une affaire de qualité – il est évident que l’équipe la plus talentueuse a perdu mardi – Hervé Renard pointe une théorie pertinente sur le décalage de motivation entre les deux formations. D’un côté, l’élite sud-américaine, désireuse de bien rentrer dans son tournoi, mais sans plus. De l’autre, l’Arabie saoudite, prête à en découdre avec « le meilleur joueur de tous les temps », pour reprendre la formule d’Al-Shehri en zone mixte. « Lionel Messi, contre l’Arabie saoudite, il va se dire qu’il doit bien commencer le match, certes… explique Renard. Mais sa motivation ne sera pas la même que s’il jouait contre le Brésil. C’est normal. »

Minutie tactique et optimisme

Réduire le succès saoudien à une histoire de groupe galvanisé serait néanmoins réducteur. Certes, les joueurs se sont battus comme des gladiateurs dans l’arène, ont sorti des tacles décisifs improbables, sortis des ballons miraculeux sur la ligne et parfois même fait preuve d’excès : six cartons jaunes et un défenseur au tapis sur un coup de genou digne de l’UFC après une sortie de son propre gardien. Mais ils ont aussi et surtout fait preuve d’une cohésion tactique remarquable, fruit de près d’un mois de préparation pré-Coupe du monde.

Le 4-4-2, modulable en défense à cinq selon les phases, est poussé à son paroxysme. La minutie tactique d’Hervé Renard se remarque d’ailleurs dans la sévérité de son analyse des 45 premières minutes somme toute relativement honnêtes. Et pourtant : « Tactiquement, on n’a pas été bons en première période. Notre bloc était assez compact, mais la pression des deux derniers centraux sur Paredes n’était pas suffisante. »

S’il avait pu, il serait allé lui-même donner des coups de tatane aux Paredes, Di Maria et Messi. Il en mourait d’envie, tout agité qu’il était sur le bord de la pelouse, muscles saillants sous sa désormais traditionnelle chemise cintrée. On croyait même qu’il finirait par imploser à force d’attendre les trois coups de sifflet libérateurs. Une tension qui n’a eu d’égale que le relâchement qui a suivi. 

« On a eu une belle célébration pendant vingt minutes, et c’est tout. » L’Arabie saoudite ne compte pas en rester là. Le premier buteur de la rencontre s’autorise à rêver. « On a trois points il nous reste deux matchs. On a de bonnes chances de passer. Gagner contre le favori de la compétition, c’est un bon boost. » « Quand on arrive à la Coupe du monde, il faut croire en soi », martèle Hervé Renard. Face à l’Argentine, ça a payé. Et qui sait jusqu’où cette foi peut transporter cette équipe.