Allemagne : A Neckarwestheim, la centrale nucléaire de la discorde

De notre envoyée spéciale en Allemagne,

Des banlieues résidentielles, des magasins Lidl, des concessionnaires autos et des kilomètres de routes nationales perdues au milieu de vignobles. Se balader dans le Bade-Wurtemberg, c’est plonger au cœur de la campagne typique allemande. Au centre du « Land » – l’équivalent de nos régions en France –, entre Stuttgart et Heilbronn, 11.000 hectares des vignes se répartissent le long du Neckar, un affluent du Rhin. La région viticole est la quatrième du pays. C’est aussi là que se trouve la commune de Neckarwestheim, nichée au creux des coteaux. Mais plus que pour ses cépages, c’est pour sa centrale nucléaire que la petite bourgade de 3.500 habitants concentre toutes les attentions.

Quand elle sort de chez elle, Katarina ne prête même plus attention à l’épaisse fumée blanche qui s’échappe de la tour de refroidissement. L’étudiante de 22 ans a grandi à neuf kilomètres de là, à Lauffen am Neckar. Avec ses grands-parents, qui habitent Neckarwestheim, elle a passé des heures à se balader sur les chemins de terre environnants, tout près de l’imposant bâtiment. La jeune femme avait 11 ans, le 30 mai 2011, quand Angela Merkel a promis la fermeture de toutes les centrales nucléaires allemandes d’ici à 2022. « Les gens de la région étaient très inquiets pour leurs boulots. L’usine emploie beaucoup de monde, mais elle fait aussi vivre les cafés, les restaurants, les hôtels et les commerces des alentours », se souvient-elle.

A situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle

Une décennie plus tard, la centrale de Neckarwestheim est une nouvelle fois au cœur de l’attention. Mais pas pour les mêmes raisons. Pour faire face à la crise énergétique – et au risque de pénurie d’électricité cet hiver –, l’Allemagne a décidé de laisser fonctionner les trois dernières centrales nucléaires restantes jusqu’au 15 avril 2023, soit trois mois et demi en plus. Une annonce difficile à avaler dans un pays où une partie de la population est historiquement hostile à l’atome. Outre la déception, c’est un retour en arrière que craint Katarina : « J’ai grandi avec la promesse que cette centrale fermerait en 2022. Qui nous dit que le gouvernement ne va pas revenir sur sa décision et retourner définitivement au nucléaire ? ».

Le chancelier Olaf Scholz l’a promis, il s’agit seulement d’un sursis, et l’Etat n’achètera aucun combustible supplémentaire. « En Allemagne, ce sont davantage les jeunes qui sont opposés à cette décision. Ils estiment que ça va ralentir la transition énergétique. Chez les plus âgés, on sait qu’il faut s’adapter », considère Nicole, qui habite la région. Pour cette quinquagénaire, à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle : « Ce n’est pas un recul. On doit composer avec les difficultés actuelles. Il fallait bien que le gouvernement trouve une solution temporaire ».

Une solution que Berlin a mis du temps à la trouver. Car la coalition au pouvoir, formée des sociaux-démocrates, des Verts et des Libéraux, a eu du mal à accorder ses violons. Alors qu’il évoquait, l’été dernier, le prolongement de seulement deux centrales, le chancelier a finalement opté mi-octobre pour trois. Un « camouflet » pour les Verts, qui se sont toujours positionnés contre le nucléaire.

S’ils ont accepté de faire cette concession, c’est uniquement parce qu’elle est temporaire : « Nous ne sommes pas entrés dans ce gouvernement pour revenir au nucléaire, mais bien pour en sortir », a rappelé la ministre de l’Environnement, Steffi Lemke, lors du congrès du parti à Bonn, mi-octobre. Un compromis qui passe mal auprès de Katarina : « On avait une chance de faire bouger les choses avec l’arrivée des Verts au gouvernement. Mais finalement, même eux semblent renoncer ». Selon un sondage réalisé fin juin par l’ARD, 78 % des Allemands se disaient favorables à l’exploitation des trois réactions jusqu’au printemps 2023, dont 61 % chez les partisans des écologistes.

L’impact de ce prolongement, en matière de production, ne sera que très minime : « Les trois sites ne produiront que 5 térawattheures, soit environ 1 % de la production annuelle d’électricité en Allemagne », explique Heinz Smital, expert des questions nucléaires chez Greenpeace. D’où un prolongement qui, selon lui, « ne sert pas à grand-chose ».

La France pointée du doigt

Dans la région, c’est à l’université d’Heilbronn, à une dizaine de kilomètres de la centrale, que la plupart des jeunes suivent leurs études. Ce midi-là, une trentaine d’étudiants patientent devant l’imposant bâtiment gris siglé HHN (Hochschule Heilbronn). Katarina grille une dernière cigarette, avec Rolf, avant la reprise des cours. Quand il s’agit de pointer du doigt le responsable, les deux amis sont d’accord : c’est en partie à cause de la France que l’Allemagne a dû prolonger ces centrales.

L'université de Heilbronn à quelques kilomètres de Neckarwestheim.
L’université de Heilbronn à quelques kilomètres de Neckarwestheim. – Manon Aublanc

Voilà l’équation : Berlin importe son gaz principalement de Russie. Mais avec la guerre en Ukraine, elle craint de ne pas disposer de suffisamment d’énergie pour passer l’hiver. Le pays comptait sur l’aide de ses voisins, notamment celle de Paris, mais l’état du parc nucléaire français l’oblige à compenser les manques avec ses trois centrales nucléaires. Il faut dire que sur les 56 réacteurs que compte l’Hexagone, plus d’une vingtaine sont à l’arrêt en raison d’opérations de maintenance ou de problème de corrosion. La situation est même « plus mauvaise que prévu », avait estimé le ministre allemand de l’Economie, l’écologiste Robert Habeck, pour justifier le choix de son gouvernement. Et de tacler : « Par le passé, les affirmations d’EDF s’étaient avérées souvent trop positives ».

En remontant les marches de l’université, Rolf revient sur la responsabilité française. « Le but de l’Union européenne, c’est l’entraide, mais la France doit quand même remplir sa part du contrat ». D’autant plus que les crises énergétiques pourraient se multiplier dans les années à venir, s’inquiète l’étudiant en école d’ingénieur : « On fait quoi ? On aide à chaque fois les autres au détriment de notre pays et de nos engagements ? ». Cet argument, c’est l’un de ceux mis en avant par l’association allemande pronucléaire, Nuklearia e.V. Pour son président, Rainer Klute, la situation restera identique une fois l’échéance passée. « Qu’est ce qui sera différent l’hiver prochain, et celui d’après ? Les crises énergétique et économique ne seront pas terminées au printemps. L’énergie nucléaire peut atténuer toutes ces crises à court terme et les résoudre à long terme », estime-t-il, plaidant pour offrir un CDI aux centrales allemandes.

« Le nucléaire, c’est toujours mieux que le charbon »

Bien qu’il pointe du doigt la France, Rolf n’est pas totalement opposé au nucléaire. « C’est quand même mieux que les centrales à charbon, beaucoup moins polluant ». Une justification qui fait bondir son amie. « Ça n’émet pas de gaz à effet de serre, mais on ne sait pas quoi faire des déchets. Ils vont rester radioactifs pendant des milliers d’années », s’emporte Katarina. Rolf sort alors l’argument suprême : « Même Greta Thunberg dit que le nucléaire, c’est toujours mieux que le charbon ». Dans une interview accordée à la chaîne de télévision allemande Das Erste, la jeune activiste suédoise a dit préférer le nucléaire : « Si elles sont déjà en fonctionnement, je pense que ce serait une erreur de les arrêter afin de se tourner vers le charbon ».

Alors, charbon ou nucléaire ? Le gouvernement allemand a tranché, ce sera les deux. Car Berlin a également décidé de prolonger plusieurs centrales à charbon jusqu’au printemps 2024, même s’il s’est fixé comme objectif d’abandonner cette énergie à partir de 2030.

« On ne pourra pas se plaindre s’il y a un autre drame »

Sur la route du retour, quelques kilomètres avant Neckarwestheim, il faut s’arrêter sur le parking d’Obsthalle Kirchheim pour avoir la meilleure vue sur la centrale nucléaire en contrebas. Depuis qu’elle a repris l’exploitation familiale de pommiers et de poiriers en 2014, Julia en attend impatiemment la fermeture. Après quasiment cinquante ans de bons et loyaux services, c’est surtout la sûreté de l’installation qui inquiète l’horticultrice. « C’est une énergie qui peut être dévastatrice, on l’a vu avec Fukushima. Si Angela Merkel a pris cette décision, ce n’était sûrement pas pour rien », explique la productrice.

La centrale nucléaire de Neckarwestheim 2 est entourée par des centaines d'hectares de vignes.
La centrale nucléaire de Neckarwestheim 2 est entourée par des centaines d’hectares de vignes. – Manon Aublanc

Et Julia n’est pas la seule à redouter un Tchernobyl à l’allemande. Depuis plusieurs semaines, le bureau allemand de Greenpeace tire la sonnette d’alarme. « La prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires nous expose tous à un risque injustifiable », s’est alarmé le directeur exécutif de l’ONG, Martin Kaiser. Un argument balayé du revers de la main par Rainer Klute. Selon le président de Nuklearia e. V, c’est l’une des sources d’énergie les plus sûres : « Il n’y a eu qu’un seul accident majeur aux conséquences mortelles, Tchernobyl. Il a été causé par un type de réacteur interdit en Europe », estime-t-il. Une justification qui ne suffit pas à rassurer Julia, en train d’installer ses cagettes de fruits sur la devanture du magasin. : « S’il y a un autre drame, on ne pourra pas se plaindre ».