Algérie: Pourquoi Bouteflika, président depuis 20 ans, devrait être réélu en avril

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika vote lors d’élections locales le 23 novembre 2017, dans un bureau de vote à Alger. — ANIS BELGHOUL/NEW PRESS/SIPA

  • Abdelaziz Bouteflika, 81 ans et au pouvoir en Algérie depuis deux décennies, va briguer un cinquième mandat en avril.
  • Sa réélection ne fait gère de doutes selon une partie des médias algériens et le sociologue Nacer Djabi, interrogé par « 20 Minutes ».

Le président algérien a mis fin à un vrai-faux suspense, dimanche, en annonçant qu’il briguerait un cinquième mandat le 18 avril prochain. A 81 ans et vingt ans de pouvoir au compteur, Abdelaziz Bouteflika sera à nouveau candidat à la présidentielle, malgré ses graves problèmes de santé.

Cloué dans un fauteuil roulant par un accident vasculaire cérébral (AVC) depuis 2013, Abdelaziz Bouteflika n’apparaît plus que rarement en public (la dernière fois date du 1er novembre 2018) et ne s’exprime plus publiquement. Le chef d’Etat ne fait plus de déplacements à l’étranger, et reçoit rarement des dirigeants. Pourtant, sa victoire à la présidentielle ne fait pourtant que peu de doutes, selon plusieurs médias algériens ainsi que le sociologue algérien Nacer Djabi, professeur à l’université d’Alger, et signataire en octobre 2018 d’une lettre ouverte appelant le président à ne pas briguer un cinquième mandat. 20 Minutes fait le point sur la situation. 

Albdelaziz Bouteflika sera-t-il réélu ?

« Il ne fait aucun doute qu’il sera réélu avec un très bon score, au-dessus de 80 % dès le premier tour », estime Nacer Djabi. Comme l’opposition algérienne ou le quotidien El Watan, le sociologue dénonce des élections truquées. « Le scrutin n’est pas libre, et le ministère de l’Intérieur confectionne les résultats. » La mainmise du clan Bouteflika pèse également sur la vie politique. « Il est président depuis vingt ans, son camp contrôle les partis, la presse, les syndicats, le monde des affaires. Les jeux sont faits dès le départ, par exemple son annonce de candidature a été lue dans le journal télévisé de 20h pendant 20 minutes, aucun autre candidat n’a ce privilège. »

Elu pour la première fois en 1999, avec 73 % des suffrages exprimés au premier tour, Abdelaziz Bouteflika a depuis été réélu avec systématiquement plus de 80% des voix dès le premier tour.

Va-t-il faire campagne ?

Non, mais cela ne semble pas poser de problème, selon le pouvoir en place. Dans son message diffusé dimanche, Abdelaziz Bouteflika entend devancer les critiques sur son état de santé, qui selon certains de ses opposants le rend inapte à gouverner. « Bien sûr, je n’ai plus les mêmes forces physiques qu’avant, chose que je n’ai jamais occultée à notre peuple », écrit-il.

Dès le 2 février, le Premier ministre Ahmed Ouyahia, avait défendu son président et prévenu qu’il ne ferait pas campagne. « Sa santé ne le lui permet pas et il n’en a pas besoin car le peuple le connaît (…) Il a remporté la présidentielle en avril 2014 dans ce même état ».

« Même au sein de son entourage il y avait des réticences sur ce 5e mandat », nuance Nacer Djabi à propos de la majorité. « Mais comme ne sont pas tombés d’accord sur une nouvelle figure à présenter, Bouteflika était le choix le moins mauvais. »

Quels sont les intérêts de l’entourage d’Abdelaziz Bouteflika ?

Derrière ce président désormais affaibli, il y aurait, selon le chercheur et l’opposition, un entourage qui pousse pour le maintenir au pouvoir. « C’est un système, au centre duquel il y a ses deux frères, sa famille, toute une caste politique et économique », décrit Nacer Djabi.

« Ils mettent en avant l’argument selon lequel Abdelaziz Bouteflika garantit la stabilité du pays, en matière de sécurité, d’économie. Ils ont beaucoup exploité la menace terroriste en présentant le président comme un rempart contre l’intégrisme. Les médias pro-Bouteflika invitent souvent les Algériens à regarder la situation en Libye, en Syrie et en Egypte, comme une sorte de chantage. Mais en réalité ils défendent leurs intérêts particuliers. C’est une nomenklatura qui retire de sa proximité avec le président des avantages financiers et de pouvoirs », poursuit le sociologue.

Ce discours convainc-t-il les électeurs algériens ?

Difficile de le mesurer, notamment en l’absence d’enquêtes d’opinion fiables. Une partie de la population soutient Abdelaziz Bouteflika, note Nacer Djabi. « Dans les régions rurales principalement, où il y a moins d’élites politisées, dans les Hauts Plateaux, le grand Sud, et au sein des personnes de plus de 50 ans. En revanche, dans les grandes et moyennes villes, en Kabylie, et chez les jeunes, le soutien au président est bien plus bas. » Parmi ces catégories démographiques, la population urbaine et les jeunes composent majoritairement la population algérienne, rappelle le sociologue. Ainsi, d’après les dernières statistiques publiées par le gouvernement, les 20-29 ans représentent 17 % de la population (l’âge minimum légal pour voter étant de 18 ans).

« La force de l’habitude joue aussi, il y a des générations qui n’ont connu que lui comme président, et son bilan comprend de bons résultats. Il est tenu responsable par beaucoup d’Algériens du retour à la sécurité après les années de guerre, il a bénéficié d’un essor économique qui a créé de l’emploi », souligne Nacer Djabi.

« Mais beaucoup d’Algériens ne comprennent pas pourquoi ce président malade, qui a déjà dirigé le pays pendant vingt ans, reste au pouvoir », estime Nacer Djabi. « Son maintien empêche d’ouvrir la voie à de nouvelles figures politiques et bloque le pays qui aurait besoin de réformes profondes pour plus de transparence de la vie politique, moins de corruption », poursuit-il. L’Algérie est classée 105e sur 130 pays dans le classement 2018 de la corruption de l’ONG Transparency International.

Un changement qui ne pourra advenir tant qu’Abdelaziz Bouteflika sera au pouvoir, estime le chercheur, même si le président a annoncé une « Conférence nationale » ouverte à l’opposition et destinée à accoucher de réformes institutionnelles, économiques et sociales. Néanmoins, le quotidien algérien Reporters cité par l’AFP salue ces propositions de « réforme » profonde, « y voyant une » proposition pour une transition consensuelle (…) devenue inéluctable « et » des « perspectives ouvertes pour l’opposition demandeuse d’un changement de fond ».

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