Agriculture : Inflation, concurrence, guerre en Ukraine… Les producteurs de pommes usés jusqu’au trognon

Mangez des pommes, qu’il disait. Cette célèbre réplique ne fait plus vraiment rire les producteurs de pommes en France. Ce week-end, du sud de l’Hexagone aux Pays-de-la-Loire, les arboriculteurs ont manifesté leur ras-le-bol par une action coup de poing. Partout sur le territoire, des dizaines d’arbres ont été arrachées par ceux-là mêmes qui les avaient plantés. Dans leur viseur : les prix pratiqués par la grande distribution qui ne permettent plus à ces agriculteurs de vivre du fruit de leur travail, selon leurs syndicats.

« Dans le Vaucluse, d’autres producteurs de pommes vont couper des arbres cette semaine, annonce la présidente de la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (Fdsea) du département Sophie Vache. Il faut savoir que, quand on coupe un verger, il faut sept à huit ans pour le reconstruire. C’est un signal fort qu’envoient les producteurs de pomme, car ils vendent moins cher que ce que leur production rapporte. La grande distribution ne joue pas le jeu et rémunère à la baisse. On réclame simplement que la marge soit rétablie équitablement entre producteur et distributeur. »

« Si on continue de cette manière, on va perdre de l’argent et on devra faire des choix, soit en arrachant des vergers, soit en supprimant des variétés qui sont moins rentables, prévient Rudy Hecky, producteur de pommes sur une trentaine d’hectares à Steinseltz, dans le Bas-Rhin. Nos charges ont aussi explosé. En électricité, on est touché avec nos chambres froides et les tables de tri notamment. La facture des engrais a été multipliée par deux, l’emballage, c’est +30 %, la main-d’œuvre, qu’on a du mal à trouver, c’est +10 %… Et en parallèle, notre prix de vente n’évolue pas ou peu. On vend principalement en grande et moyenne surface, pour de 30 à 50 centimes le kilo de pommes environ. On a une hausse du prix d’achat de 5 à 10 centimes par kilo en début de saison, soit en septembre. Mais il faudrait que le producteur soit encore augmenté de 20 centimes. Là, on s’en sortirait. »

« Je connais des jeunes agriculteurs qui font du bio qui pensent arrêter le bio, car ils gagnent le même prix que s’ils faisaient du conventionnel, se désole Sophie Vache. Je connais d’autres producteurs qui pensent carrément arrêter la pomme pour se consacrer à autre chose, comme la cerise. On a déjà envoyé des signaux cet été mais on n’a pas été écouté. Les prix pratiqués aujourd’hui sont plus bas que ceux pratiqués en 2018. Les parts de marché sont prises par d’autres pays qui produisent moins chers, et la grande distribution pense au pouvoir d’achat de leurs clients au lieu d’acheter français. »

« Les producteurs de pomme subissent directement la situation, explique Philippe Jacques, conseiller technique arboricole à la chambre d’agriculture d’Alsace. Pourquoi ? Car la Russie est un très grand importateur de pommes, qui viennent des pays de l’Est. Surtout de la Pologne, le plus gros producteur en Europe. Sauf que, avec le blocus, les Polonais se sont reportés sur d’autres marchés, plus à l’ouest. Leur production s’est ainsi retrouvée en Allemagne. Et, effet domino, la production allemande de pommes est arrivée en France et en Angleterre. On se retrouve donc, en France, avec des volumes importants de pommes étrangères sur nos marchés et leurs pommes sont moins chères que les Françaises. En plus, l’offre est supérieure à la demande donc ça ne plaide pas pour une augmentation du prix d’achat auprès des producteurs. J’ajoute que l’année 2022 n’est pas terrible pour les producteurs. En tonnage, c’est bon, mais il a beaucoup plu à l’automne, donc les fruits sont peu stables en matière de conservation. »

Une proposition de loi visant à rééquilibrer les négociations commerciales entre industriels et distributeurs doit être examinée en début de semaine par l’Assemblée nationale. « Mais ce matin, la distribution ne s’est pas mise autour de la table des négociations, s’agace Sophie Vache. C’est preuve qu’on a appuyé là où ça fait mal. Le gouvernement peut jouer le rôle d’arbitre, mais si la grande distribution est honnête, elle peut faire un geste. S’ils ne font rien, on continuera les blocages. On ne s’interdit rien… »