Agressions sexuelles au PCF: «Entre le féminisme et le communisme, les relations ont été parfois concurrentielles»

Des militants du Parti communiste français, le 5 février 2019 à Marseille. — CLEMENT MAHOUDEAU / AFP

Le Parti communiste français (PCF) a annoncé lundi soir la « suspension » d’un adhérent accusé de viol par une militante du Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF). L’organisation de jeunesse du parti de gauche est secouée depuis le 24 février par une autre accusation, d’agression sexuelle contre une autre militante. Plusieurs adhérentes du MJCF ont dénoncé auprès de L’Obs et du Mondeune omerta en interne, ce que la secrétaire générale a démenti.

Ces témoignages sont similaires à ceux de militantes d’autres organisations politiques de jeunesse de gauche, comme l’Union nationale des étudiants de France (Unef), ou le Mouvement des jeunes socialistes (MJS). Pour les femmes assurant avoir été victimes de viol ou d’agression sexuelle commis par des militants ou cadres du MJCF, la réponse du mouvement communiste est d’autant plus critiquable qu’il revendique  son engagement «nécessairement féministe». Mais les relations entre communisme et féminisme ont été compliquées, comme le rappelle l’historienne Christine Bard*.

Quel rapport le communisme en France a-t-il entretenu avec le féminisme ?

Ce sont deux mouvements voués à l’émancipation, mais dont les relations sont tendues voire concurrentielles : l’un s’intéresse aux rapports des classes sociales dans le système capitaliste, l’autre aux rapports femmes/hommes dans le système patriarcal. Les communistes pensent que la révolution émanciperait automatiquement les femmes. Ils se concentrent, fort logiquement, sur l’oppression économique des femmes et l’amélioration de la condition des ouvrières. Les féministes, de leur côté, ne croient pas à ce mythe du « Grand Soir » et pensent que la plus ancienne et la plus universelle des oppressions est celle que subissent les femmes, que le régime soit capitaliste ou communiste. Ainsi, la violence à l’égard des femmes est présente dans les deux cas.

A l’intersection se trouvent des féministes-communistes (ou vice-versa), critiquées par les deux camps. C’est le cas de Madeleine Pelletier (1874-1939), vouée à la dissidence pour avoir tenté de théoriser en même temps l’abolition des classes et du genre (le fait de créer deux catégories de personnes selon le sexe en les hiérarchisant et en les vouant à des rôles sociaux différents).

Et sur le plan concret, organisationnel ?

Le parti communiste a toujours été soucieux de recruter des femmes. Il leur destinait une propagande spécifique et les encourageait à rejoindre des organisations satellites du parti. Née pendant la Résistance, l’Union des femmes françaises (UFF), communiste, a été un mouvement de masse. C’est le parti qui envoyait proportionnellement le plus de femmes au Parlement.

Dans l’orbite communiste, la CGT comptait en son sein des femmes dynamiques et féministes à leur manière. Bien souvent ces militantes – telles les journalistes d’Antoinette – étaient jugées trop féministes. Elles vivaient au quotidien la tension entre solidarité de classe et solidarité de sexe. Malgré tout, le PC est resté une organisation dominée par les hommes, les militantes jouaient des seconds rôles, complémentaires.

Y a-t-il eu des moments de l’histoire où le communisme a pu sembler en contradiction avec le féminisme, avec la lutte pour les droits des femmes ?

Je dirais en permanence, en ce sens que l’oppression des femmes n’a jamais été une priorité politique pour les communistes. Mais surtout dans les années 1930-1950. Le stalinisme est un antiféminisme : conservateur sur la « place des femmes », la famille, puritain, homophobe, anti-contraception et anti-avortement… Ce qu’illustre la fameuse diatribe de Jeannette Vermeersch contre le planning familial, « vice de la bourgeoisie ». Elle s’exprime alors – en 1956 – en tant que députée et vice-présidente de l’UFF bien dans la ligne du parti.

Le néo-malthusianisme (la liberté de disposer de con corps, de maîtriser la fécondité) était encore un combat « anarchiste ». En 1956, Maternité heureuse, qui deviendra le Mouvement français pour le Planning familial, est créée. Il vient de milieux politiquement plus modérés, mais des dissidents communistes y participent. Puis le parti va intégrer pleinement la défense de ces nouveaux droits des femmes sur leur corps.

Inversement, quels sont les épisodes où communisme et féminisme ont pu converger ?

Dès sa création en 1920, le parti a contribué aux avancées des droits des femmes : la citoyenneté par exemple. Entre les deux guerres, alors que les Françaises ne sont pas encore reconnues comme citoyennes, il présente des femmes aux élections municipales. En mars 1944, c’est un amendement du communiste Fernand Grenier qui fait adopter le droit de vote des femmes lors du débat à l’Assemble consultative d’Alger.

C’est un autre communiste, Ambroise Croizat, devenu ministre en 1945, qui supprime l’abattement de 10 % sur les salaires féminins, une étape essentielle vers la réduction des inégalités. Le PC a participé à la dynamique des luttes pour la parité en politique à la fin du XXe siècle. Dans un autre domaine, celui du droit des femmes à travailler, le PC, au cœur de la crise économique et sociale des années 1930, s’est rapproché des féministes pour contrer les conservateurs qui réclamaient le retour des mères au foyer.

Y a-t-il des antécédents de violences sexuelles ou de harcèlement envers des femmes au sein du mouvement communiste ?

La vague de #MeToo atteint toutes les organisations, de l’Eglise catholique au PC ! Il aura fallu une pression extérieure et une plus grande attention des médias pour que les dénonciations et les sanctions deviennent possibles. On a pu gloser sur la spécificité d’une culture ouvrière un peu viriliste et machiste, mais les révélations sur les violences sexuelles au sein du clergé nous montrent bien que la culture du viol ne connaît aucune frontière.

Quel rapport le communisme entretient-il aujourd’hui avec le féminisme ?

Depuis la fin du XXe siècle, les communistes se disaient « féministes car communistes », tressant un peu vite leur propre couronne de lauriers. Aujourd’hui, le féminisme semble s’imposer davantage : objectifs de parité, de féminisation des cadres, recours à des « formations » féministes pour aider les militants à prendre en considération les violences sexuelles. Les communistes-féministes, les féministes-communistes et, au-delà, les féministes anticapitalistes de diverses couleurs ont leur propre partition à jouer : critiques à l’égard d’un féminisme libéral et individualiste centré sur les droits des femmes, elles estiment qu’il ne peut suffire à libérer les femmes dont l’immense majorité subit la brutalité du capitalisme.

*Christine Bard vient de publier, en codirection : Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui (avec Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, Presses universitaires de France) et Dire le genre. Avec les mots, avec les corps (avec Frédérique Le Nan, CNRS éditions).

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