Affaire Orpea : « Quand j’ai lancé l’alerte sur les Ehpad, Agnès Buzyn n’a pas voulu me recevoir », déplore Hella Kherief

Des cadences de travail insoutenables, un manque de matériel, un Ehpad en sous-effectif, et une forme de maltraitance envers les personnes âgées. Le constat d’Hella Kherief, aide-soignante, est accablant, derrière le micro de France Culture. Avec trois autres collègues de la même maison de retraite du groupe Korian, la Marseillaise dénonce pendant de longues minutes les conditions de prise en charge des patients dans les Ehpad.

Nous sommes en… 2016. Six ans plus tard, le livre brûlot Les Fossoyeurs crée en France une véritable controverse avec, en ligne de mire, les conditions de vie des résidents des Ehpad des groupes privés Korian et Orpea. Alors, quand on rappelle Hella Kheriaf, six ans plus tard, l’aide-soignante soupire à l’autre bout du fil. « Je ne suis pas du tout surprise du constat qui est fait, lance la Marseillaise. C’est exactement les mêmes choses que je dis depuis toutes ces années : dans les Ehpad privés, on se fait de l’argent sur le dos des patients et il y a de graves défaillances. Et c’est bien qu’on en parle. Contrairement à moi, le journaliste a eu le temps d’investiguer pendant plusieurs années, et de mettre en lumière tout le système derrière ces Ehpad, notamment financier. »

Un rapide brossage des dents

Licenciée après avoir témoigné à plusieurs reprises dans les médias, Hella Kherief s’est rapidement muée ces dernières années en lanceuse d’alerte sur la maltraitance dans les Ehpad. L’aide-soignante avait notamment fait en 2019 le tour des plateaux de télévision lors de la publication de son livre au vitriol,  Le scandale des Ehpad. Un témoignage fondé sur son expérience professionnelle au sein des maisons de retraite marseillaises, dans lequel elle rapporte notamment que la toilette des résidents ne se résume parfois qu’à un rapide brossage de dents, par manque de moyens et de temps.

« La sortie de mon livre aura libéré la parole des soignantes, note Hella Khereif. Elle aura aussi permis aux familles d’être plus de vigilantes quant à la prise en charge de leurs aînés. Mais à l’époque, aucun politique ne s’est intéressé en profondeur à ce que je dénonçais. On m’invitait sur les plateaux de télévision, on m’écoutait, mais il n’y a pas eu de suite. J’avais demandé à être reçu par Agnès Buzyn. A l’époque, elle était ministre de la Santé. Elle ne m’a jamais reçue : on m’avait dit qu’elle n’avait pas le temps ou qu’elle n’était pas la plus compétente. Aucun politique n’a répondu présent sur ces questions. »

Une nouvelle vie dans le Gard

Et d’accuser : « Si là, ça fait du bruit, c’est parce qu’on a touché aux porte-monnaie des riches ! L’Ehpad Les Bords de Seine dont parle le livre, c’est 16.000 euros par mois. » Alors, si elle se réjouit de la médiatisation actuelle autour de ces questions, Hella Kherief reste quelque peu sceptique sur l’issue. « Tout cela arrive pas très longtemps avant les élections présidentielles et législatives, constate l’aide-soignante. Il faut vraiment que tous les politiques réunis mettent en place une loi pour le grand âge, et que ce soit une priorité, pour que tout ce système cesse ! »

En 2020, Hella Kherief a été contrainte de quitter Marseille, pour tenter de retrouver un travail fixe et stable. Direction Alès, dans le Gard. « Je suis blacklistée dans les Bouches-du-Rhône d’avoir dénoncé ce qui se passait dans les Ehpad », regrette-t-elle. Pour autant, l’aide soignante de 32 ans, par ailleurs militante CGT, continue de se battre. Quand on l’appelle ce jour-là, Hella Kherief… est en grève pour dénoncer le manque de moyens de la clinique privée dans laquelle elle travaille. « Si je baisse les bras, ceux qui aimeraient les lever n’oseront plus le faire ! »