Affaire Matzneff : Pourquoi les enquêteurs s’intéressent à Christian Giudicelli, le « fidèle complice » de l’écrivain

L’écrivain Christian Giudicelli, en novembre 2010. — BENAROCH/SIPA

  • Selon une information de Mediapart, confirmée par l’AFP ce mercredi, les enquêteurs s’intéressent à Christian Giudicelli dans le cadre de l’affaire Matzneff.
  • Ecrivain et membre du jury du Renaudot âgé de 78 ans, Christian Giudicelli est un intime de Gabriel Matzneff.
  • Gabriel Matzneff a révélé au « New York Times » que Christian Giudicelli avait accepté de cacher chez lui des documents pouvant le compromettre.

Ce mercredi, le siège de la maison d’édition Gallimard à Paris a été perquisitionné dans le cadre de l’enquête ouverte contre Gabriel Matzneff pour « viols sur mineur » de moins de 15 ans. Selon Mediapart, qui a révélé l’information, la perquisition, commencée mercredi matin a pris fin en tout début d’après-midi. Le site révélait également – et cela a été confirmé à l’AFP – que les enquêteurs s’intéressent aussi à Christian Giudicelli. Ce dernier était le compagnon de voyage de Gabriel Matzneff lorsque l’écrivain se rendait aux Philippines pour avoir des relations sexuelles avec des mineurs.

Christian Giudicelli, 78 ans, dirige la collection « La fantaisie du voyageur » aux éditions du Rocher où il a publié Matzneff. Lui aussi romancier, il est membre jury du Prix Renaudot qui a primé Gabriel Matzneff pour l’essai Séraphin, c’est la fin ! en 2013. Auprès du Monde, Patrick Besson, raconte comment Giudicelli a plaidé en faveur de l’auteur : « Il nous explique que Gabriel est dans une mauvaise passe, que ses livres ne se vendent pas, qu’il a un chagrin d’amour et qu’il est malade. » Un soutien qui témoigne du lien amical noué entre les deux hommes.

« Inaltérable complicité »

Dans Gabriel infiniment aimable, publié en 2010, Christian Giudicelli évoque « l’inaltérable complicité » qui l’unit à Matzneff depuis « la fin des années 70 ». Dans Les Spectres joyeux, paru l’an passé, il se qualifie de « fidèle complice » de Matzneff. Jusqu’où allait cette complicité ? C’est la question que se posent les enquêteurs.

Au journaliste du New York Times qui l’a rencontré sur la Rivieira italienne où il s’est exilé, Gabriel Matzneff a confié que Christian Giudicelli avait accepté de cacher chez lui des documents qui pouvaient le compromettre. En l’occurrence, des lettres et des photos de Vanessa Springora qui, dans son livre Le Consentement, a dénoncé sa relation sous emprise avec Gabriel Matzneff dans les années 1980, alors qu’elle était mineure.

L’article de Mediapart relève que Giudicelli et Matzneff faisaient référence l’un à l’autre, de manière cryptée, dans leurs écrits. « Ils s’appellent 804 et 811 dans leurs livres respectifs. (…) Tout est codé, tout était là sous nos yeux », a signalé la journaliste de Mediapart Marine Turchi sur le plateau de C à Vous, l’émission de France 5, CE mercredi. Les chiffres correspondent à des chambres d’hôtels.

« Durant notre premier séjour, à l’hôtel Tropicana, lui habitait la chambre 804 (Eight o four) et moi la 811 (Eight one one) : ainsi, en bavardant, avons-nous pris l’habitude de nous désigner plutôt que par nos prénoms et, lorsqu’il s’agit d’évoquer, ici et là, en un court paragraphe, de menues coquineries et fredaines dont nous ne nous sentons guère coupables, mon cher Eight o four prend soin de dissimuler son cher Christian sous l’aile protectrice d’Eight one one : un tour de passe-passe qui n’abuse plus depuis longtemps ses fidèles lecteurs », écrivait Giudicelli dans Gabriel infiniment aimable.

« Pourquoi n’ont-ils pas à se sentir coupables ? »

« « Dont [ils ne se sentent] guère coupables. » C’est une antiphrase merveilleuse : pourquoi n’ont-ils pas à se sentir coupables ? », s’interrogeait Fabrice Arfi, corédacteur de l’article de Mediapart, lui aussi présent autour de la table de C à Vous. « On n’est pas en train de dire qu’il faut voir dans la littérature forcément des pièces à conviction judiciaires, a-t-il précisé. Sauf que ce sont eux-mêmes qui organisent le récit de leurs existences selon ce stratagème. (…) Les faits sont là, sous nos yeux. Autour de cette célébration de la pédocriminalité a dansé, pendant des décennies, toute une cohorte d’admirateurs (…) qui ont oublié qu’il y avait des victimes. »

Mercredi, la journaliste littéraire Elisabeth Philippe retranscrivait sur le site de L’Obs  les propos que lui a tenus Christian Giudicelli en décembre au sujet de la parution à venir du livre de Vanessa Springora. « Quand il est question de désir, on est souvent à côté de la loi. On ne peut appliquer des règles strictes aux affaires intimes. Il me semble qu’il y a des choses bien plus graves. Je pense par exemple au travail des enfants, à ce que j’ai vu dans différentes parties du monde », déclarait-il alors.

« Aujourd’hui, on a une idée bizarre du désir, a-t-il également répondu à Elisabeth Philippe. Il faut que tout reste caché. Les temps ont changé. Il souffle un vent de moraline. Les Moins de seize ans [de Gabriel Matzneff] seraient impubliables désormais. Or il n’y a pas de choses qui me choquent dans ce livre. Mais tout devient criminel. Regardez Polanski. Tout ça me paraît un peu artificiel, cette abondance de témoignages plus de trente ans après les faits. »

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