Affaire Maëlys : Le mystérieux téléphone détruit par Nordahl Lelandais en sortant de garde à vue

A la cour d’assises de l’Isère,

Mains croisées derrière le dos, Yacin, 37 ans, est mal à l’aise. « Vous voulez savoir quoi ? Aidez-moi je ne sais pas… » La présidente de la cour d’assises de l’Isère, Valérie Blain, tente de lui rafraîchir la mémoire en relisant ses dépositions. « Maintenant ça me revient », reprend ce technicien en fibre optique, originaire de Chambéry. Le 1er septembre 2017, il reçoit un coup de fil de son ami Nordahl Lelandais, qui est jugé depuis huit jours pour l’enlèvement et le meurtre de Maëlys, 8 ans.

L’accusé avait été placé la veille en garde à vue par les gendarmes qui enquêtaient sur la disparition de la fillette. Mais n’ayant pas encore suffisamment de preuves à ce stade, ils avaient été obligés de le relâcher. Yacin le rejoint à Chambéry. Ensemble, ils prennent la direction du lac du Bourget, à une petite dizaine de kilomètres plus au nord.

Arrivés sur les rives du lac, Nordahl Lelandais sort un téléphone qu’il pose contre un ponton en béton. « Il commence à prendre une pierre et à le casser. Il le tapait, tapait, tapait », raconte Yacin avec un débit de mitraillette. « J’ai fini par le prendre et je l’ai jeté dans l’eau. Là, il m’a hurlé dessus en me disant : « Pourquoi tu ne l’as pas jeté plus loin ? » Sur le coup, je ne sais pas qu’il a tué des gens. Je ne pense pas que c’est pour cacher des preuves. Il m’a dit qu’il était volé et qu’il allait y avoir une perquisition chez lui. » Yacin avait omis de déclarer cette scène aux enquêteurs lors d’un premier interrogatoire. « Ça m’est sorti de la tête. » Sur l’instant, il ne pensait pas « que cela pouvait être important pour l’enquête ».

« Il est lourd, il parle beaucoup »

Ils sont ensuite allés chez des amis, Coralie et Fabien. La télé est allumée. Aux infos, on ne parle que de cette fillette qui s’est volatilisée lors d’un mariage à Pont-de-Beauvoisin, dans l’Isère. Nordahl Lelandais est étonnamment « calme » pour quelqu’un qui était présent à la soirée. « Il était comme s’il n’était pas au mariage », restait « sans dire un mot » devant l’écran. Le dialogue avec la présidente est compliqué. Le témoin est nerveux. Il parle vite, on ne comprend pas grand-chose de ce qu’il dit sauf qu’il ne se souvient de rien, ou presque.

-Excusez-moi je suis désolé.
-Vous êtes stressé ?
-Je n’ai pas trop l’habitude de la situation.

Dans la matinée, Nordahl Lelandais a répondu aux questions de la cour concernant sa consommation de cocaïne, en particulier le soir des faits. Il a nié être le dealer que certains prétendent qu’il est. Et il a assuré que pour s’en procurer, il passait notamment par Yacin. « Non, non », promet le témoin. Il n’a « jamais » fourni de drogue à son ami, même s’il en a déjà consommé avec lui « une fois ou deux ». Au début de l’enquête, Yacin avait été placé sur écoute. Dans l’une de ses conversations téléphoniques, ponctuées toutes les deux phrases de « gros », il décrit l’état de Nordahl Lelandais lorsqu’il prend de la cocaïne. « Il n’est pas dans le mode rage (…) mais il est lourd, il parle beaucoup », lit la présidente.

« Combien de petites filles sur ce téléphone ? »

La magistrate demande à l’accusé de se lever. « Vous sortez de votre première garde à vue. Et la première chose que vous faites, c’est de détruire ce téléphone qui était chez vous depuis un an », s’étonne-t-elle. « C’est un téléphone que j’avais subtilisé dans une soirée et qui a été bloqué tout de suite à distance, répond Nordahl Lelandais. Il n’a jamais fonctionné. Et à ma sortie de garde à vue, on est allé au Bourget, c’est vrai. J’ai pris le téléphone et je l’ai cassé et c’est lui qui l’a jeté. »

Il redoutait, dit-il, que les gendarmes ne mettent la main dessus en perquisitionnant son domicile. « Vous êtes alors le seul à savoir que vous avez tué Maëlys mais vous craignez d’avoir des soucis pour un téléphone volé ? Ou c’est à cause de ce qu’il y avait dessus ? » demande la présidente. « J’essayais de tout faire pour ne pas qu’on sache que c’était moi. Donc il ne fallait pas parler de cocaïne, ne pas avoir de téléphone volé. »

A l’époque, rappelle la présidente, Nordahl Lelandais avait expliqué à la juge d’instruction qu’il n’avait « pas vraiment de raison » de s’être débarrassé du téléphone.

-Pourquoi n’avez-vous pas dit tout de suite que c’était un téléphone volé ?
-Ça peut paraître bête, mais j’avais honte d’avoir volé ce téléphone.

Les enquêteurs avaient retrouvé des vidéos pédopornographiques dans un autre téléphone de Nordahl Lelandais. Il s’était notamment filmé en train d’agresser sexuellement ses petites-cousines. Me Caroline Rémond, l’avocate de la mère de Maëlys, pose à l’accusé la question qui brûle les lèvres :

-Est-ce que vous vous êtes filmé en train de tuer Maëlys de Araujo ?
– Non.
-Alors pourquoi est-ce que vous cassez ce téléphone, au lieu de simplement le jeter ? Il y avait combien de petites filles sur ce téléphone ?
-Je vais le répéter encore une fois. Ce téléphone ne fonctionnait pas.

Le procès se poursuit jusqu’au 18 février. L’accusé encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Suivez la suite de ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste@TiboChevillard