France

Affaire Le Scouarnec : « Des flashs pendant des années » pour David et son fils.

David a été auditionné par la gendarmerie en octobre 2025. Joël Le Scouarnec, ancien chirurgien, a été condamné l’an dernier à vingt ans de réclusion criminelle pour des viols et agressions sexuelles sur 299 victimes, en grande majorité mineures.


Il évite soigneusement de mentionner le mot viol. David fait pourtant partie des nombreuses victimes de Joël Le Scouarnec, un ancien chirurgien de 75 ans, condamné l’an dernier à vingt ans de réclusion criminelle pour des viols et agressions sexuelles impliquant 299 victimes, principalement mineures. Ce chiffre impressionnant ne représente pourtant pas la totalité de la réalité. Alors qu’une nouvelle enquête est en cours, d’autres victimes présumées ont été identifiées. David figure parmi celles qui pourraient être concernées par un éventuel troisième procès de l’ex-médecin.

C’est en accompagnant son fils, lui-même victime d’un viol par le pédocriminel en 1996, que David a appris de son avocate qu’il avait également été abusé par le chirurgien. L’incident a eu lieu pendant une opération à Vannes (Morbihan) le 11 juillet 2000. Avec une grande retenue, il a accepté de confier à *20 Minutes* le cauchemar que vit sa famille. Sa femme Christine, également touchée par cette affaire, participe à cet entretien. Au milieu des tensions familiales, des somnifères nécessaires pour trouver le sommeil, et d’une immersion dans l’alcool, le couple breton cherche à se relever, sans attendre grand-chose d’un éventuel procès.

**David, vous faites partie des « nouvelles victimes » de ce troisième volet. Avez-vous été entendu par les gendarmes ?**

J’ai été auditionné par la gendarmerie en octobre 2025. Je crois que j’étais le dernier à être entendu. C’était très difficile. Je ne m’attendais pas à être interrogé par deux femmes. Elles ont posé des questions intimes. Personnellement, je n’avais pas envie de raconter ce qu’il s’était passé. Il y a des choses que je ne peux pas dire. Mais elles répétaient leurs questions. J’ai eu l’impression d’être obligé de répondre, même si je ne me souvenais pas. Je me suis senti harcelé.

**Quand avez-vous appris que vous figuriez vraisemblablement parmi les victimes de Joël Le Scouarnec ?**

C’était en 2023, juste avant de rencontrer la juge d’instruction à Lorient. Nous devions nous y rendre pour notre fils, en tant que parents de la victime. Deux jours avant, mon avocate m’a informé que mon nom figurait dans les carnets. C’est Hugo Lemonier, le journaliste qui a enquêté sur l’affaire, qui a découvert mon prénom dans les carnets.

**Gardez-vous des souvenirs de cette agression ?**

Non, aucun. J’ai été opéré le 11 juillet 2000 à Vannes. J’avais été pris en urgence. Je ne me souviens de rien. Mais j’ai eu des flashs pendant des années, comme des cauchemars. Je voyais un médecin se pencher sur moi. C’est tout ce dont je me rappelle, et je me réveillais. Je ne sais pas si c’était un homme ou une femme. Cela se produisait tous les deux ou trois mois. Je ne savais pas d’où cela venait. Dès que j’ai su que j’étais victime, ça s’est arrêté.

**Vous gardez cependant de lourdes séquelles psychologiques…**

Il semblerait. Depuis l’opération, j’ai de sérieuses pertes de mémoire. Il se pourrait que je souffre d’un choc post-traumatique. J’avais toujours pensé que mes pertes de mémoire étaient dues à l’anesthésie. Mais depuis le procès, elles se sont accentuées. J’avais peur d’une tumeur ou quelque chose de ce genre. J’ai donc passé un IRM du cerveau et ils ont confirmé que je n’avais rien. Aucune trace d’Alzheimer, rien. C’est une bonne nouvelle, mais en même temps, je ne sais pas comment me soigner. J’ai connu des périodes difficiles et destructrices, surtout en ce qui concerne l’alcool. Depuis mon audition, ça ne va plus trop. Je dois prendre des somnifères sinon je n’arrive pas à dormir. J’ai aussi des antidépresseurs.

**L’an dernier, lors du procès, votre cas a été examiné mais pas jugé. Quelle a été votre réaction face aux aveux de Joël Le Scouarnec ?**

C’était étrange. [Un long silence s’installe.] Quand je l’ai vu, cela ne m’a rien fait, je n’ai rien ressenti. C’était vide. Je pense que mon esprit s’est figé. Moi, j’étais là pour mon fils. C’est mon avocate qui a insisté pour que mon cas soit abordé. La présidente du tribunal m’a proposé d’intervenir, j’ai dit oui et elle m’a posé quelques questions. Je ne sais pas vraiment ce que j’en pense. Je croyais que c’était prescrit. Ce n’est pas facile quand on n’est pas familier avec les procédures judiciaires. Depuis que nous avons découvert ce qui était arrivé à notre fils, j’ai l’impression d’avoir mis ma vie en suspens. Je ne me souviens de rien. **Alors que ça a quand même duré sept ans**.

**À l’issue de ce procès, Joël Le Scouarnec a été condamné à vingt ans de réclusion. Avez-vous le sentiment d’avoir obtenu justice, au moins pour votre fils ?**

Tout le monde a dit qu’il avait pris la peine maximale. Mais il n’a pas eu le maximum [la rétention de sûreté n’a pas été prononcée]. On nous a dit que la rétention de sûreté est réservée aux cas exceptionnels. Entendre que nous n’étions pas un cas exceptionnel a été blessant.

*[Sa femme, Christine, intervient]* : Les juges ont justifié leur décision en évoquant son âge. Mais quand il a violé mon fils de 5 ans, il n’a pas fait attention à cet âge. Je trouve cela immonde. S’il sort de prison, il fera d’autres victimes, c’est certain.

**Attendez-vous quelque chose d’un troisième procès où votre cas pourrait être jugé ?**

Pas vraiment. Peut-être parce que le cas de mon fils n’est pas encore résolu. Il doit encore passer devant la Commission d’indemnisation des victimes d’infractions (CIVI). Il nous a fallu plus d’un an pour être remboursés des frais de justice de ce procès. J’ai l’impression que c’est sans fin.

*[Sa femme reprend la parole]* : On en parle très peu autour de nous. Mais quand nous le faisons, il arrive qu’on nous dise que le procès est terminé et qu’il faut passer à autre chose. Il existe une omerta. Je paie 200 euros de consultation chez un psychologue par mois et je ne travaille plus depuis un an. Pour nous, ce n’est pas terminé. La culpabilité ressentie par les parents engendre des conflits familiaux. On se sent coupables. Lui a pris vingt ans, mais nous, on a pris perpétuité.

**Vous en voulez à la justice ?**

J’en veux à ceux qui n’ont rien dit. À ceux qui savaient mais qui n’ont rien fait. À ceux qui avaient des responsabilités. J’en veux à l’Ordre des médecins.

**Une commission parlementaire vient d’être constituée. Espérez-vous une nouvelle loi ?**

Je souhaiterais qu’on tire des leçons, qu’il y ait une prise de conscience.

*[Sa femme enchaîne]* : Il y a quelques députés et sénateurs qui nous écoutent, mais il n’en sort rien de concret. Pour moi, ce dossier ne sera terminé que lorsqu’il y aura des avancées législatives. La société doit comprendre que les victimes n’ont pas à avoir honte de ce qui leur est arrivé. Ça peut arriver à n’importe qui.