Affaire Gabriel Matzneff : Pourquoi la pédocriminalité a été minimisée dans le milieu littéraire français

Grabriel Matzneff, auteur et écrivain. A la Librairie Kleber, à Strasbourg en 2009. — KLEIN SANDRA/SIPA

  • Ce 2 janvier 2020 paraît le livre Consentement de la directrice des éditions Julliard, Vanessa Springora, qui narre l’emprise vécue par cette femme lorsqu’elle avait 14 ans, et qu’elle entretenait une « relation » – un consentement qui ne peut être éclairé, explique-t-elle – avec Gabriel Matzneff, un écrivain qui avait 35 ans de plus qu’elle.
  • Gabriel Matzneff a publié de nombreux livres autobiographiques qui racontent ses « amours », selon lui, avec des adolescents ou des enfants, dès l’âge de 8 ans, sans s’intéresser aux conséquences potentiellement destructrices de ces actes.
  • De nombreuses voix se demandent aujourd’hui comment de tels ouvrages, qui constituent une apologie de la pédocriminalité, ont pu être publiés et même encensés par la critique. Dans les années 1970, le contexte était très différent.

Fin décembre 2019, une partie de la France (re)découvre avec horreur qu’un écrivain, Gabriel Matzneff, a pu publier pendant plus de quarante ans les récits de ses actions pédocriminelles*, sans en être empêché. Pas seulement des récits, mais une forme d’apologie, présentant la pédophilie ou pédosexualité (on tranchera sur ces termes dans un article ultérieur, en attendant vous pouvez vous rendre en fin d’article) comme une chose merveilleuse, qui ferait le bonheur des enfants. On sait pourtant depuis longtemps que les « rapports sexuels » entre adultes et enfants peuvent laisser des traces indélébiles, comme en témoigne le récit de Vanessa Springora, dans son livre à paraître Consentement, qui perce l’abcès. Et qu’ils peuvent détruire des vies. Comment et pourquoi a-t-on laissé faire pareille chose, pendant des années ? Quel était le contexte à l’époque, qui a permis d’accepter l’inacceptable ?

Pour comprendre, il faut remonter très loin en arrière. A une époque où les enfants sont à peine considérés comme des humains, et où la conscience des violences sexuelles n’existe qu’à peine. Ce n’est en effet qu’en 1832 que le rapport sexuel d’un adulte avec un enfant est considéré comme un crime. Et s’il est ensuite « très lourdement moralement réprouvé », « il reste longtemps et jusqu’aux années 1980 considéré avec une certaine légèreté dans le discours social », explique Anne-Claude Ambroise-Rendu, historienne et autrice d’une Histoire de la pédophilie : XIXe-XXIe siècles.

La rhétorique de la libération sexuelle a joué en faveur des pédophiles

Certains écrivains ont largement contribué à cette légèreté. Ce fut, dès les années 1950, un Vladimir Nabokov en Russie, avec sa Lolita. Ce fut un André Gide en France, qui dans L’Immoraliste, narre son goût des petits garçons. « Si André Gide a été le chantre des amours avec des enfants il a été avant tout perçu comme un défenseur de l’homosexualité et cette mésinterprétation me semble significative de l’impossibilité dans laquelle se trouve la collectivité d’aborder la question », commente Anne-Claude Ambroise-Rendu.

Mais c’est surtout les années 1970, et le contexte de critique de la domination, qui va paradoxalement servir la rhétorique des défenseurs de la pédophilie. « La pédophilie a été l’objet d’une tentative de valorisation dans le milieu littéraire français dans années 1970, 1980. Il y a eu toute une batterie d’arguments en prenant appui sur les sciences sociales ou la psychanalyse, pour justifier qu’une relation entre adultes et enfants était souhaitable », explique Pierre Verdrager, sociologue auteur de L’enfant interdit. Comment la pédophilie est devenue scandaleuse.

Alors que l’intelligentsia française tente de faire tomber les derniers lambeaux de la morale chrétienne moribonde qui interdisent toute relation sexuelle avant le mariage, les défenseurs de la pédosexualité vont habilement réutiliser cette rhétorique pour leur propre compte, en citant allègrement l’exemple des Grecs de l’antiquité ou de tribus primitives de Nouvelle Guinée. La pédosexualité devient une « variable historique arbitraire qu’il faut déconstruire et abandonner », au nom de la lutte contre le patriarcat, contre l’emprise de la famille et de l’ordre moral.

Le soutien d’une partie de la presse et des éditeurs

Ces défenseurs de la pédosexualité n’auraient pu avoir un tel écho sans l’appui d’éditeurs bienveillants, et d’une grande partie de la presse, comme le journal Le Monde, qui relaye la pétition de Gabriel Matzneff en soutien à trois hommes accusés d’« attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans », affirmant que « trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit ». Le journal Libération a déjà eu l’occasion de faire son mea culpa, lui qui a ouvert à Matzneff et Tony Duvert, autre auteur pro-pédophilie prolixe de son époque, des tribunes régulières sur le sujet. « Apologistes des pratiques pédophiles et contempteurs d’un ordre bourgeois qui bride le désir des enfants et les emprisonne, ils sont salués par les critiques comme des libertins transgressifs et plein d’audace », commente Anne-Claude Ambroise-Rendu. Plus tard, en 2013, Matzneff aura le prix Renaudot, sans que ça n’émeuve (presque) personne.

Ce soutien et cette banalisation (relative) de la pédophilie ont eu des conséquences très concrètes, estime Latifa Bennari, de l’association l’Ange bleu, qui vient en aide aux pédophiles et victimes de pédophilie. Cette experte qui a vu dans sa vie des centaines de pédophiles explique avoir reçu régulièrement des appels de pédophiles estimant avoir été confortés dans l’idée qu’un enfant pouvait être pleinement consentant, à cause de ces tribunes et romans : « Les éditeurs ont joué le rôle d’apologistes, quand on publie des livres comme cela, on débride la sexualité de certains qui sont dans l’abstinence, c’est de la complicité pour moi. »

Un tournant dans les années 1990

Une grande partie du mouvement gay défend ouvertement la pédophilie, au sein du journal Gai pied, le principal journal gay jusqu’en 1992. Alors que l’âge minimum requis par la loi pour avoir des relations sexuelles passe en 1982 à 15 ans pour les personnes homosexuelles, sur le modèle des relations hétéro, (ce qu’on qualifie parfois de dépénalisation de l’homosexualité) Gai pied prend appui sur cette avancée pour justifier de se débarrasser de toute forme d’âge minimum, explique Pierre Verdrager.

Ce climat de relative tolérance vis-à-vis de la pédophilie va basculer dans les années 1990. L’agenda se focalise progressivement sur la conjugalité, et en 1994, l’Ilga (Association internationale lesbienne et gay) abandonne toute référence à la pédophilie. « Aujourd’hui quand on met côte à côte pédophilie et homosexualité, tout le monde considère que c’est homophobe. C’est un renversement très important », estime Pierre Verdrager.

Dans le monde hétérosexuel, le bouclier des défenseurs de la pédophilie commence aussi à se craqueler. Des émissions de télévision commencent à donner la parole aux victimes. Des spécialistes rapportent leurs souffrances. C’est en 1990 que s’élève la voix de Denise Bombardier, l’écrivaine canadienne à la voix largement relayée dans cette affaire, qui va dénoncer un abus de pouvoir : « La littérature ne peut pas servir d’alibi, il y a des limites même à la littérature. »

Se créent aussi dans ces années des associations de protection de l‘enfance, alors que de plus en plus de femmes accèdent à la politique, et sont très nombreuses à porter ce combat. Non pas parce qu’elles y seraient naturellement enclines, mais parce qu’elles ont été socialisées à s’intéresser davantage aux enfants. « L’affaiblissement de la religion a permis qu’un certain nombre d’acteurs prennent la parole pour dénoncer ce qui s’est passé au sein de l’église. C’est une retombée paradoxale de 1968, qui a aussi permis aux victimes de pédophilie de parler plus facilement de sexualité, de ce qui leur est arrivé », complète Pierre Verdrager.

Un changement radical de perception

La popularisation du web et des réseaux sociaux, la démocratisation de l’enseignement, enfin de manière générale la diffusion des connaissances ont fini par créer un consensus autour de la question de la pédophilie. « On a appris à prendre au sérieux les victimes, en prenant en considération la parole de tout le monde », analyse Pierre Verdrager. « C’était un manque de connaissances, de recul, des lacunes », estime aussi Latifa Bennari.

Les minimisations des « amours adolescentes » de Gabriel Matzneff ne prennent plus auprès d’un public qui fouille et déterre les textes, pour les amener sous la lumière crue, qui montre un homme qui s’en est pris à des « gosses » de 8 ans :

« Journée délicieuse, entièrement consacrée à l’amour, entre ma nouvelle passion, Esteban, beau et chaud comme un fruit mûr, douze ans, le petit que j’appelle Mickey Mouse, onze ans et quelques autres, dont un huit ans. (…) Il m’arrive d’avoir jusqu’à quatre gamins – âgés de 8 à 14 ans – dans mon lit en même temps, et de me livrer avec eux aux ébats les plus exquis, tandis qu’à la porte d’autres gosses, impatients de se joindre à nous ou de prendre la place de leurs camarades, font “toc-toc”. »

Un galop d’enfer, le livre dont est extrait ce texte, est toujours en vente sur Amazon, notamment.

Mais les soutiens de Matzneff se fissurent, en même temps que meurt l’ancien monde. Aujourd’hui les rares voix à le soutenir semblent toutes du troisième ou du quatrième âge : l’ancien animateur d’Apostrophes Bernard Pivot (85 ans,  qui a dit lundi « regretter ne pas avoir eu les mots qu’il fallait »), la journaliste et ancienne patronne du Monde des livres, Josyane Savigneau (68 ans), le journaliste et animateur de télévision Guillaume Durand (67 ans), Jérôme Godefroy (66 ans)…. Ok boomers, disent les jeunes, ce qui énerve les plus vieux.

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* Faut-il parler de pédophilie, de pédocriminalité ou de pédosexualité ? (ou tout autre terme ?) Tous ces mots posent problème. La pédophilie, avec la racine « philia », qui signifie « amour », renvoie à l’idée qu’une relation entre un adulte et un enfant est une relation d’amour, et cache les potentielles violences, qui peuvent se réveiller des années plus tard, même quand la violence n’a pas été immédiatement ressentie. Le terme pédocriminalité enferme toute forme de relation entre un adulte et un enfant dans la catégorie de « crime ». Or, dans l’état actuel du droit français, la différence d’âge ne suffit pas à elle seule pour définir un viol, donc un crime. En l’absence de « contrainte, surprise ou menace », il faut parler d’atteinte sexuelle, ce qui constitue un délit, et non un crime. Notons que de nombreuses voix s’élèvent pour que toute relation sexuelle en dessous d’un certain âge soit automatiquement considérée comme un viol. Le terme « pédosexuel » semble plus neutre, mais contient pour certains ou certaines l’idée qu’il s’agirait d’une « pratique sexuelle comme une autre »… Bref, on y travaille #WorkInProgress

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