Affaire Epstein : Les liens douteux d’un ex-diplomate français avec un financier
Un ex-diplomate français, Fabrice Aidan, a entretenu des liens étroits avec Jeffrey Epstein à partir de 2010, année où il a commencé à l’inviter à des événements comme le forum de Sir Bani Yas. En décembre 2015, il a participé à une opération où Jeffrey Epstein a versé 250.000 dollars sur le compte de Terje Rod-Larsen, son mentor.
Il servait d’intermédiaire pour des cadeaux, envoyait des « CV », mettait en relation diverses personnes et a même été entremetteur pour d’importantes sommes d’argent. Un ancien diplomate français, actuellement directeur au sein du groupe Engie, a eu des relations étroites avec Jeffrey Epstein, selon nos informations, corroborées par des données issues de documents judiciaires américains. Cet homme aurait également été interpellé par la police américaine pour consultation de fichiers pédopornographiques, une affaire largement dissimulée par le Quai d’Orsay de l’époque, qui a simplement décidé de le renvoyer en France.
Fabrice Aidan, c’est son nom, a été l’assistant de Terje Rod-Larsen. Ce Norvégien, envoyé spécial des Nations unies pour le Moyen-Orient, a joué un rôle clé dans les négociations israélo-palestiniennes qui ont abouti aux Accords d’Oslo au début des années 1990. Le diplomate français a exercé ce mandat entre 2005 et 2013 et a commencé à tisser des liens serrés avec Jeffrey Epstein à partir de 2010, souvent par l’intermédiaire de son mentor. En octobre de cette année-là, il invite par exemple Epstein au forum de Sir Bani Yas, qui réunit des représentants gouvernementaux et des experts du monde des affaires. Quelques mois plus tard, il organise un dîner avec Bill Gates et d’autres personnalités, où il convie également Jeffrey Epstein.
La relation devient si intime que Fabrice Aidan et Terje Rod-Larsen se font prêter l’appartement parisien de Jeffrey Epstein, comme le montrent les documents. « Je déposerai Terje à l’appartement demain soir vers 22 h. Quel est le code ? », demande Fabrice Aidan à une assistante d’Epstein à la fin de l’année 2011. Elle lui donne alors l’adresse du célèbre appartement parisien, avenue Foch. Cet appartement a été qualifié par les enquêteurs de « rempli de photos de jeunes femmes très jeunes et nues ». « Quiconque est entré ici ne peut ignorer les déviances d’Epstein », aurait confié un policier.
Le financier offre également des cadeaux à ses amis. Ainsi, il propose à Terje Rod-Larsen des chaussures de luxe « avec ses initiales », pour lesquelles Fabrice Aidan fournit des informations sur la pointure, en août 2012. Il semble également avoir acheté, en 2014, pour environ 25 000 dollars d’exemplaires du livre coécrit par Fabrice Aidan et Terje Rod-Larsen, *The Search for Peace in the Arab-Israeli Conflict: A Compendium of Documents and Analysis*. Cette opération a été directement ordonnée à son comptable.
En contrepartie, Fabrice Aidan se montre particulièrement serviable, lui promettant par email de « l’introduire » à des personnalités ou lui apportant son aide pour des visas de femmes. « XXX [le nom est masqué] attend au consulat pour son visa. Peux-tu l’aider ?? », lui demande Jeffrey Epstein le 27 novembre 2012. Il lui transmet également des informations confidentielles, comme un exposé de son supérieur devant le Conseil de sécurité de l’ONU en mai 2012. Son supérieur relaye aussi à Jeffrey Epstein, via un email de Fabrice Aidan, une conversation entre l’ex-secrétaire général Ban Ki-moon et le ministre des Affaires étrangères turc. Ces informations sont normalement interdites de divulgation sans autorisation par l’ONU.
Plus troublant pour les intéressés, le richissime homme d’affaires semble avoir viré directement sur le compte de Terje Rod-Larsen la somme rondelette de 250 000 dollars, opération à laquelle Fabrice Aidan a participé en envoyant les coordonnées bancaires personnelles de son mentor, en décembre 2015. « 250k », indique en retour par email Jeffrey Epstein à son comptable, pour « 250 000 euros ». La police norvégienne a annoncé avoir ouvert une enquête contre le célèbre diplomate, soupçonné de « complicité de corruption aggravée ». Selon les médias norvégiens, Jeffrey Epstein a également légué une somme de 10 millions de dollars aux deux enfants du couple.
D’après Nadine Kaddoura, ancienne responsable de l’ONU ayant passé plus de vingt ans de sa carrière au sein de cette organisation et ayant consulté les documents de la justice américaine sur Fabrice Aidan, ce dernier est « le portrait d’un système qui protège les bien introduits tout en contrôlant les sans-pouvoir ». Elle écrit sur son site que c’est ce que révèle la correspondance : un membre du personnel de l’ONU utilisant son adresse e-mail officielle pour servir Jeffrey Epstein, en lui envoyant des comptes rendus du Conseil de sécurité, en organisant des invitations pour l’élite, en coordonnant le protocole avec les dirigeants du Golfe et en facilitant des accès qu’une personne ordinaire ne pourrait jamais obtenir.
Cependant, Fabrice Aidan et Jeffrey Epstein ne partagent pas seulement un intérêt pour l’argent. D’après les informations de *20 Minutes*, corroborées par plusieurs sources concordantes, l’ex-diplomate a été l’objet d’un rapport du FBI en 2013 pour consultation de fichiers pédopornographiques, comme l’avait partiellement relaté le journaliste Vincent Jauvert dans son livre *La face cachée du Quai d’Orsay*, sans toutefois dévoiler le nom de la personne concernée. Selon une source ayant eu accès au rapport d’enquête du FBI, l’attrait de Fabrice Aidan pour les sites pédopornographiques était « obsessionnel ». Cette découverte a conduit l’ambassadeur de France aux États-Unis de l’époque, Gérard Araud, à renvoyer Fabrice Aidan en France en avril 2013, au lieu de le traduire en justice. Ce dernier aurait ensuite passé par le Canada pour éviter d’être arrêté. Gérard Araud aurait alors demandé au ministère des Affaires étrangères de le faire « suivre » psychologiquement.
Fabrice Aidan a ensuite passé plusieurs mois au Quai d’Orsay comme conseiller auprès du directeur pour l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, avant de retourner début 2014 aux États-Unis, sans avoir été inquiété par les autorités françaises ou américaines. Rappelons qu’à l’époque, la consultation de fichiers pédopornographiques était déjà punie en France de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende, comme elle l’était aux États-Unis.
Néanmoins, ni le rapport du FBI ni son renvoi en France n’ont dissuadé Fabrice Aidan d’entretenir des contacts avec Epstein, lui envoyant même des CV de jeunes femmes récemment diplômées. « Fais-moi savoir si elle a les qualifications dont tu as besoin. Merci », lui demande-t-il en octobre 2013.
Leur relation épistolaire ne s’arrête réellement qu’en 2016, lorsque l’affaire le concernant émerge – anonymisée – dans la presse, le Journal du Dimanche (JDD) publiant un article contenant des détails du livre de Vincent Jauvert. Il n’est pas possible de vérifier si les deux hommes ont maintenu d’autres contacts par des moyens autres que les courriels après cette date. Le plus cocasse, c’est qu’Epstein lui-même envoie à Fabrice Aidan et à son complice Terje Rod-Larsen l’information sous la forme d’un lien Internet vers un blog relayant le *JDD*, un lien qu’il a obtenu auprès de l’actuelle directrice générale adjointe de la banque Rothschild, alors directrice financière. En objet du mail, il est inscrit : « Un scandale de pédophilie étouffé par le Quai d’Orsay ».
Contacté par *20 Minutes*, le groupe Engie a décidé de suspendre son directeur des affaires internationales. « En raison des éléments portés à notre connaissance et relayés dans certains médias, qui concernent une période antérieure à son entrée dans le groupe, Engie a décidé de suspendre les fonctions de Fabrice Aidan », a déclaré le groupe industriel énergétique français. Le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a quant à lui déclaré avoir « pris connaissance » de ces informations « susceptibles d’engager la responsabilité pénale d’un fonctionnaire français ». « Le ministère entend pleinement contribuer à la manifestation de la vérité et ne manquera pas, si nécessaire, de prendre toutes les mesures qui s’imposent, y compris saisir la justice française, dans cette affaire », a ajouté le Quai d’Orsay.
*Le visionnage de contenus pédopornographiques est fréquemment corrélé au passage à l’acte sur des enfants : « Un cyberpédocriminel visionneur sur huit possède un historique officiel d’infraction sexuelle contre un enfant, écrit la Ciivise ». La moitié des consommateurs de pornographie juvénile admettent avoir eu un contact sexuel avec un enfant, selon des recherches.*

