Affaire Carlos Ghosn : La fuite de l’ex-PDG va-t-elle laisser des traces sur la société japonaise ?

Une photo de Carlos Ghosn diffusée sur grand écran à Tokyo, le 9 janvier 2020. — AFP

  • Accusé de malversations financières, Carlos Ghosn s’est enfui de sa résidence surveillée au Japon pour rejoindre le Liban.
  • Une affaire vécue comme une « humiliation » au Japon, où le respect de la loi et de la communauté est une valeur nationale.
  • Au Japon, les actions de Carlos Ghosn pourraient « nuire à l’image de l’étranger. Cela pourrait renforcer cette envie de rester entre personnes de confiance, entre Japonais », décrypte pour « 20 Minutes » Valérie Niquet.

Un homme d’affaires multimillionnaire qui s’évade de sa résidence surveillée japonaise, dans des conditions rocambolesques et mystérieuses… Ce scénario pourrait être plus difficile à reproduire à l’avenir. Fin décembre, Carlos Ghosna fui le Japon pour s’installer au Liban et « échapper à l’injustice » (selon lui), laissant le japon sidéré. Sur l’archipel, où le respect est érigé en valeur nationale, l’affaire embarrasse les autorités. Cette fuite, qui a retenti dans le monde entier, pourrait laisser une empreinte indélébile dans le pays.

Après avoir vu Carlos Ghosn expliquer, lors d’une conférence de presse tenue au Liban mercredi, qu’il était victime « d’un coup monté », la ministre de la Justice a immédiatement répliqué. Masako Mori a qualifié son attitude d’« injustifiable ». « Les Japonais sont très à cheval sur le respect des règles. Ce qu’a fait Carlos Ghosn, c’est quelque chose de très humiliant, ils essaient de riposter », commente pour 20 Minutes Barthélémy Courmont, chercheur à l’IRIS. « Pour l’instant, la réaction des autorités c’est : on est le pays le plus sûr du monde d’après les statistiques, vous n’avez rien à nous dire sur notre système de justice », confirme Jean-Marie Bouissou, historien spécialiste du Japon et auteur du livre Le Japon, Un pays très incorrect (Ed. Fayard).

« Balkany le fait du matin au soir »

Le système de justice japonais, pourtant décrit comme très dur, a échoué à empêcher Carlos Ghosn de s’enfuir. Selon une source anonyme de la chaîne publique NHK, «l’Agence des services d’immigration a indiqué n’avoir aucune trace quelconque» (informatique, vidéo) d’un Carlos Ghosn quittant le pays. « Il y a peut-être eu une forme de naïveté côté japonais, qui a sous-estimé Carlos Ghosn », note Barthélémy Courmont. « Ghosn a beaucoup joué sur la communication, en se plaignant de ses conditions de détention, en affirmant qu’elles étaient abusives, qu’il avait maigri en prison, en parlant des conditions sanitaires… Nous, on est habitués à ces choses-là, Balkany le fait du matin au soir. Chez eux, un dirigeant japonais ne le ferait jamais, c’est associé à un sentiment de honte », décrypte-t-il.

Un manque d’habitude dont a profité l’ex-dirigeant, logé par la justice dans un immeuble tokyoïte : son assignation à résidence à Tokyo lui laissait la liberté de voyager à l’intérieur du Japon, avec une durée d’absence réglementée. « Force est de constater qu’être assigné à résidence au Japon, c’est la porte ouverte. Je ne serais pas surpris que les Japonais s’interrogent sur un contrôle plus effectif de ces personnes », tranche Barthélémy Courmont.

Un contrôle qui pourrait arriver très rapidement : « Masako Mori a déclaré que le Japon allait étudier la manière de rendre ces libertés plus contrôlées, avec l’adoption de mesures comme le bracelet électronique », selon Valérie Niquet, de la fondation pour la recherche stratégique et autrice du livre Le Japon en 100 questions (Ed. Tallandier). Une mesure qui n’existait pas dans le pays jusque-là.

Peu de criminalité, pas de terrorisme

La fuite de Carlos Ghosn a également mis en avant un manque de sécurité dans les transports. Selon des médias japonais, il se serait enfui à bord d’un jet privé, en décollant de l’aéroport d’Osaka, immense hub national, à destination de la Turquie. Il aurait passé les différents contrôles non pas en tant que passager mais en tant que bagage, soumis à une vérification moins stricte dans le cas des vols en jet privé. Ces appareils sont moins exposés aux risques de bombe ou de prise d’otages, contrairement aux avions de ligne, a expliqué à l’AFP un porte-parole du ministère japonais des Transports. « Ça n’a rien d’étonnant quand on sait qu’on peut embarquer sur certains vols intérieurs sans carte d’identité au Japon », pointe Valérie Niquet.

Des mesures pourraient ainsi être prises pour renforcer la sécurité dans les transports, notamment avec l’arrivée des Jeux olympiques de Tokyo en 2020. « Ça me semble inévitable pour des questions de sécurité intérieure, même si le Japon n’est pas habitué aux risques terroristes. Il sera plus difficile notamment pour des jets privés de pouvoir décoller sans contrôle », estime Barthélémy Courmont. « Déjà dans le métro depuis plus d’un an, il y a des appels à la vigilance face au terrorisme. Le Japon est très peu confronté à ce type de menace. Le contrôle des frontières est plus efficace en temps normal, il y a très peu de criminalité, c’est une société très sûre. C’est d’ailleurs vrai qu’on laisse son vélo dans la rue, la porte de sa maison ouverte avec peu de risque d’être cambriolé », commente Valérie Niquet.

Un pays encore plus fermé ?

Si des ajustements en termes de sécurité vont être faits, le principal changement pourrait se jouer dans les mentalités. Le Japon est un pays encore très fermé à l’immigration étrangère : il n’a accepté que 20 réfugiés en 2017. Les soupçons à l’encontre de Carlos Ghosn et sa fuite pourraient accentuer la défiance. « L’attitude de Carlos Ghosn nuit à l’image de l’étranger et confirme l’idée qu’il faut s’en méfier. Cela pourrait renforcer cette envie de rester entre personnes de confiance, entre Japonais », analyse Valérie Niquet.

Idem dans le milieu des affaires : les chefs d’entreprise étrangers y sont peu nombreux. « C’est le pays de l’OCDE où il y a le moins d’investissements étrangers. C’est une économie relativement fermée sur l’extérieur. Ce qu’a fait Carlos Ghosn, en ne respectant pas la parole donnée, ça ne joue pas en faveur de ceux qui sont pour plus d’ouverture, et notamment l’accueil de cadres étrangers », appuie la chercheuse.

Les étrangers « connaissent les règles »

Quant aux chefs d’entreprise étrangers déjà installés, « ils connaissent les règles. A partir du moment ou vous êtes accusés, la police et les procureurs peuvent vous garder à vue pendant la durée qu’ils veulent. C’est très clair dans le Code pénal », assure Jean-Marie Bouissou. « Si jamais les patrons occidentaux l’avaient oublié, ça le leur a rappelé », continue-t-il, avant de se souvenir d’une phrase que lui a dite un ami diplomate un jour : « Si je renverse quelqu’un avec ma voiture, le soir même je suis dans l’avion. »

« Les Japonais vont-ils faire confiance de la même manière à des étrangers ? Cette question reste à élucider », se demande aussi Barthélémy Courmont. En attendant, les échos de l’affaire dans la presse sont moins importants qu’en France ou au Liban, et la population ne se passionne pas pour le sujet. Un (relatif) silence expliqué par Jean-Marie Bouissou : « Le Japon ne veut pas donner l’impression que tout ça lui fait de l’effet. Moins on en parlera, mieux ce sera. Mais si quelque chose change, ça n’ira pas vers un assouplissement des règles. »

0 partage