Affaire Adama Traoré : Jugée pour diffamation envers les gendarmes, Assa Traoré « assume à 1.000 % »

Assa Traoré, sœur d’Adama, lors d’une manifestation à Paris en juin 2020 (illustration) — RAPHAEL BLOCH/SIPA
  • Assa Traoré est jugée pour diffamation ce jeudi et ce vendredi devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris.
  • Elle comparaît à la suite de la publication d’une tribune sur Facebook, intitulée « J’accuse », dans laquelle elle accuse nominativement les gendarmes d’avoir « tué » son frère.

Au tribunal correctionnel à Paris,

Si c’était à refaire, Assa Traoré le referait « sans hésiter ». « C’est une tribune que j’assume à 1.000 %, que je réécrirais, que je prolongerais même s’il le faut », insiste la jeune femme de 36 ans, coupe afro et jupe colorée, à la barre de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. La sœur aînée d’ Adama Traoré, décédé en juillet 2016 dans la cour de la gendarmerie de Persan (Val-d’Oise), est poursuivie en diffamation par les trois gendarmes qui ont procédé à l’interpellation. En cause : une tribune publiée sur Facebook en juillet 2018 dans laquelle elle les accuse « d’avoir tué [son] frère Adama en l’écrasant du poids de leurs corps », de « ne pas avoir secouru [son] frère et de l’avoir maintenu menotté face contre terre ».

Si la procédure est relativement classique sur le papier, le service d’ordre exceptionnel, ce jeudi, et le choix d’audiencer ce procès dans l’une des plus grandes salles du palais de justice sont autant de signes de la sensibilité de cette affaire, devenue un symbole des violences policières. Dans le public, largement acquis à Assa Traoré, une soixantaine de personnes ont pris place, des proches de la prévenue évidemment mais également le député LFI Eric Coquerel. Conseillés par leurs avocats, les gendarmes ont fait le choix de ne pas venir. « Il y a déjà leurs noms partout sur Internet, on essaie d’éviter qu’il y ait également leurs photos », glisse l’un d’eux.

« La justice ne donne pas la vérité à ma famille »

« J’ai écrit cette lettre parce que la justice ne donne pas la vérité à ma famille », explique d’une voix claire la prévenue. Assa Traoré est à la barre comme à la tribune, elle parle vite et plaide sa cause comme elle exhorte la foule. « Si on est là aujourd’hui, c’est parce que mon frère est mort et s’il n’avait pas croisé ces trois gendarmes, il serait encore en vie », insiste-t-elle. Avec son texte, écrit à la manière du « J’accuse » d’Emile Zola, elle entendait rétablir la « vérité » dans cette affaire toujours en cours d’instruction. Sur l’action des gendarmes le jour de l’interpellation, mais également sur celle des médecins légistes, des différents experts, des magistrats qui ont couvert, à ses yeux, les forces de l’ordre.

« Tous ces propos, je ne les ai pas inventés, c’est ce qu’ils [les gendarmes] ont dit en garde à vue », insiste la prévenue. C’est bien la difficulté dans cette affaire : en filigrane de cette procédure, qui relève du droit de la presse, sont abordés de nombreux points de l’enquête sur la mort du jeune homme. Or, quasiment chaque pièce de ce dossier fait l’objet d’une interprétation différente de la part des parties. Sur ce point, par exemple, Assa Traoré fait référence à l’audition d’un des trois gendarmes, quelques heures après le drame. « Il a pris le poids de nos corps à tous les trois au moment de son interpellation », indique-t-il alors. Mais dans une seconde audition – il y en aura trois – le militaire précise : « A trois, en quelques secondes, nous parvenons à amener le bras dans le dos de l’adversaire. » Sous-entendu, la pression n’a été que de courte durée.

En faisant citer comme témoins un sociologue spécialiste du racisme, un professeur d’histoire-géographie souhaitant intervenir sur la « criminalisation des victimes » ou un militant souhaitant « apporter son expérience sur les mensonges de la police », Me Yassine Bouzrou, l’avocat de la prévenue, s’est attaché, tout au long de l’après-midi, à démontrer que la famille Traoré était victime d’un déni de justice et appuyer ainsi les propos de la tribune d’Assa Traoré. « Tous les intervenants du dossier sont mis en cause dans ce dossier […], ils auraient donc tous conspiré à leur niveau pour empêcher la manifestation de la vérité et couvrir les exactions des gendarmes », a raillé dans sa plaidoirie, Me Rodolphe Bosselut, qui défend l’un des gendarmes.

Le procès doit se poursuivre vendredi.

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