France

« 50 % des pauvres ont moins de 30 ans en France »

Ce jeudi, 20 Minutes TV a proposé une émission spéciale Nuit de la Solidarité en partenariat avec la Mairie de Paris, la Métropole Grand Paris et UNCCAS. En 2025, le taux de pauvreté chez les seniors n’est que de 4,5 %, deux fois moins que chez les jeunes.


Ce jeudi, 20 Minutes TV a diffusé une émission spéciale Nuit de la Solidarité, préparée en partenariat avec la Mairie de Paris, la Métropole Grand Paris et l’UNCCAS. Cette émission est disponible en replay sur notre site Internet 20minutes.fr, ainsi que sur les pages Facebook, YouTube et TikTok de 20 Minutes.

L’une des images marquantes de la période Covid montre des files d’étudiants faisant la queue à la tombée de la nuit pour obtenir de l’aide alimentaire. Cela met en lumière une réalité trop souvent ignorée par les politiques publiques : en France, la grande majorité des pauvres sont jeunes. Selon l’Observatoire des inégalités, 44 % des personnes en situation de pauvreté ont moins de 30 ans, définissant la pauvreté comme un revenu inférieur à 50 % du salaire médian. La Drees, qui adopte un seuil de pauvreté à 60 %, observe des chiffres similaires, avec 45 %, dont 30 % d’enfants.

La situation n’a pas toujours été ainsi. En 1975, 40 % des pauvres en France avaient plus de 65 ans, contre seulement 10 % aujourd’hui. En 2025, le taux de pauvreté chez les seniors devrait être de 4,5 %, soit deux fois moins que chez les jeunes. Qu’est-ce qui a provoqué ce déplacement de la pauvreté des seniors vers les jeunes ?

**La fin de la pauvreté de masse chez les seniors**

D’abord, des politiques publiques très efficaces ont été mises en place pour lutter contre la précarité des seniors. En 1962, le conseiller d’Etat Pierre Laroque a publié un rapport marquant, *Politiques de la vieillesse*, qui a conduit à des mesures pour répondre à la situation de « trois millions de personnes âgées en France qui essaient de ne pas mourir de faim », incluant la création du minimum vieillesse, aujourd’hui appelé allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), garantissant un revenu aux seniors.

Des politiques antérieures ont également commencé à porter leurs fruits, notamment avec la mise en place du système de retraite dans les années 1920 et 1930. « Dans les années 1960 et 1970, on arrive aux premières retraites à taux plein, permettant à de nombreux seniors de sortir de la pauvreté grâce à des ressources propres », explique Axelle Brodiez Dolino, codirectrice du Centre Norbert-Elias et spécialiste des enjeux de pauvreté.

**Une conjoncture bien moins favorable pour les actifs**

Du côté des seniors, les Trente glorieuses ont vu un marché immobilier prospère et accessible. En 1970, un logement coûtait en moyenne quatre salaires annuels, contre 12 en 2024. En conséquence, 75 % des seniors sont propriétaires, faisant d’eux la catégorie la plus représentée. « Cela réduit considérablement les charges financières, que ce soit en termes de loyer ou de prêt immobilier, ce qui explique en partie pourquoi cette population est la moins touchée par la pauvreté », ajoute Maxime Sbaihi, économiste et auteur de *Les balançoires vides*.

À l’inverse, la conjoncture économique pour les actifs s’est détériorée. « Les années 1980 voient l’émergence d’une société marquée par le chômage de masse, suivie par l’apparition d’emplois précaires dans les années 1990-2000 », souligne Axelle Brodiez Dolino. Cette précarité contraste nettement avec la période de plein emploi et de croissance des Trente glorieuses. « Même ceux qui ont un emploi gagnent de moins en moins », rappelle-t-elle.

Le marché de l’emploi est devenu plus difficile d’accès. « Les études longues, les stages et les alternances prolongent la durée avant d’obtenir un premier salaire stable », ajoute Vanessa Stettinger, professeure en sociologie à l’université de Caen. Moins d’un jeune de moins de 25 ans sur deux a un emploi stable en 2024, contre 80 % en 1975.

**Les femmes et le bouleversement économique**

Un autre changement significatif concerne les femmes, avec des conséquences divergentes selon l’âge. Du côté des seniors, l’augmentation du travail féminin « garantit une retraite et des revenus suffisants », souligne Axelle Brodiez Dolino, même après la perte d’un conjoint. Cependant, pour les actifs, les décennies après 1980 ont été caractérisées par une augmentation des divorces. En 1975, l’Insee enregistrait 9,4 % de familles monoparentales, contre 27 % en 2025. « La monoparentalité est souvent très précarisante et c’est fréquemment la femme qui se retrouve seule avec un enfant et un seul revenu », explique l’experte. Les contraintes liées à cette situation, notamment le besoin de résider dans un logement plus grand, augmentent la pression financière.

Cela contribue également à la hausse du nombre d’enfants pauvres. En passant d’une pauvreté touchant principalement les seniors à une pauvreté impactant directement les jeunes, les enfants se retrouvent paradoxalement plus impliqués dans une précarité accrue.

Les raisons de cette transformation sont donc à la fois conjoncturelles et liées à un manque d’interventions publiques. Bien sûr, « il serait erroné de dire que les pouvoirs publics ne font rien », précise Axelle Brodiez Dolino, citant la mise en place du RSA et de la prime pour l’emploi. Ces dispositifs de minima sociaux de deuxième génération, en contraste avec ceux du rapport Laroque, montrent que « les résultats révèlent une vraie différence d’efficacité entre les minima sociaux de première génération et les suivants, suggérant que les pouvoirs publics pourraient agir davantage en faveur des jeunes pauvres », ajoute Vanessa Stettinger.

Mathilde Nugue, responsable des départements Analyse des Pauvretés et des territoires au Secours catholique, évoque également « des aides publiques beaucoup plus généreuses entre les années 1960 et 1980, période où les seniors constituaient encore la majorité des pauvres, ce qui a conduit à une concentration des aides sur eux ».

**Un imaginaire collectif faussé ?**

Maxime Sbaihi mentionne l’Aspa comme « le seul revenu universel en France, ce qui en fait le seul groupe de la population assuré d’un revenu ». Le minimum vieillesse est accessible à toute personne de plus de 65 ans résidant de manière « stable et effective » en France, sans obligation de cotisation. En revanche, le RSA exclut les moins de 25 ans et nécessite désormais un minimum de 15 à 20 heures de travail par mois. Les montants diffèrent également : une personne seule percevra 646,52 euros mensuels au RSA, contre 1.034,28 euros pour le minimum vieillesse.

Cela pousse à repenser certaines incitations publiques : « Il existe toujours l’image d’Épinal du senior pauvre, influençant les choix d’aides, souligne Maxime Sbaihi. Réductions pour les seniors, transports gratuits, abattement fiscal de 10 %… Pourtant, cette population est déjà la plus protégée. Les aides pourraient être réorientées vers les plus précaires. »

Louis Maurin, coprésident de l’Observatoire des inégalités, ajoute : « Aujourd’hui, de nombreux enfants passent la nuit dehors, ce qui constitue une atteinte importante à nos valeurs. C’est une situation explosive. » Il évoque aussi les familles monoparentales et un autre facteur : « De nombreux étrangers sont exclus du marché du travail en France. On voit des personnes qualifiées, à qui il suffirait de retirer un tampon à la préfecture pour qu’elles trouvent un emploi. La pauvreté est un choix politique. »

L’expert met toutefois en garde : « Attention à ne pas négliger les seniors en dressant un portrait d’une pauvreté exclusivement jeune. Il est nécessaire de lutter contre la précarité à tous les âges. » Mathilde Nugue confirme : « La part des bénéficiaires de plus de 60 ans dans nos statistiques est passée de 2 % à 7 % entre 1995 et 2025, ce qui signale une remontée de la pauvreté chez les seniors. »