50 ans après sa création, comment la chanson «Le Temps est Bon» est devenue un «hymne»

Le clip de «Le Temps est Bon» par Bon Entendeur, sorti en novembre 2018 — Capture d’écran / YouTube

  • Au lendemain de l’année érotique de 1969, une chanson devient un véritable succès au Québec, Le Temps est Bon.
  • Près de 50 plus tard, une version remixée enflamme le parvis de l’Hôtel de ville de Paris.
  • « Incantatoire », « ovni », « impossible à maîtriser »… Créateurs et acteurs reviennent pour 20 Minutes sur ce tube qui est aussi au cœur d’une bataille de paternité.

Dam dam tatam… Tam tam tatam… En 1971, la chanson Le Temps est Bon voit le jour sur les bords du fleuve Saint-Laurent, à Montréal. Près de 50 ans plus tard, pimpée de quelques coups de basses et d’un beat accéléré, elle enflamme le parvis de l’Hôtel de ville de Paris à l’occasion du Fnac Live Festival, début juillet. « Le temps est bon, le ciel est bleu » est alors repris à l’unisson par des milliers de personnes. « Cette chanson est entraînante et les paroles sont pleines de liberté. Ça donne envie de sortir de chez soi, de danser, de courir, d’aimer, de vivre tout simplement », explique Tiphaine, une fan parisienne de 31 ans.

Chanson de films reprise aujourd’hui dans une publicité pour des produits surgelés, hymne générationnel intemporel dressé en ode à la liberté, le tout sur fond d’une bataille de paternité pour sa version remixée… Comment ce classique québécois connaît une seconde jeunesse en France depuis quelques années ? 20 Minutes vous fait voyager au lendemain de l’année érotique.

« Rébellion tranquille » et « liberté de butiner »

Au début des années 1970, Stéphane Venne a 30 ans. Il est directeur artistique chez Barclay-Canada, vit en plein cœur de Montréal. Et a une certaine aura. « Comme j’avais la réputation de pouvoir écrire sur demande des singles qui fonctionnent, les producteurs du film Les Mâles de Gille Carle m’ont demandé d’écrire la musique du film », explique à 20 Minutes, l’auteur-compositeur, âgé aujourd’hui de 78 ans.

A l’époque, le Summer of Love s’est achevé quelques années plus tôt mais l’esprit hippie continue de diffuser ses lumières dans les plaines outre-Atlantique. En une semaine, la chanson-thème est finalisée et confiée à la chanteuse star du moment, signée chez Barclay, Isabelle Pierre (de son vrai nom Nicole Lapointe), alors âgée de 26 ans. La magie fonctionne sur-le-champ.

« Le temps est bon, le ciel est bleu, j’ai deux amis qui sont aussi mes amoureux. […] Le temps est bon, le ciel est bleu nous n’avons rien à faire rien que d’être heureux. » La voix d’Isabelle Pierre sublime ce film « joyeusement amoral » de Gille Carle. Une femme, deux hommes, une forêt canadienne, une « « rébellion tranquille », « une liberté de butiner », souligne Stéphane Venne. « Dans cette chanson, il y a aussi un aspect de bigamie du point de vue d’une femme qui peut être mis en parallèle avec la dynamique féministe qui s’intensifiait à l’époque », analyse-t-il. Le film sorti en 1971 devient un classique du cinéma québecois et la chanson un énorme tube qui s’inscrit dans la tête d’une génération, alors en ébullition. Et après ?

Renaissance du triangle amoureux

En 2010, Xavier Dolan a 21 ans. Le réalisateur, qualifié de jeune prodige du cinéma québécois, sort Les Amours Imaginaires. Le pitch : « Francis et Marie sont amis, dandys, célibataires et aventureux. Ils tombent tous les deux amoureux du même garçon, Nicolas, aussi délicat qu’indéchiffrable. Le jeune homme devient leur obsession et bientôt un objet de rivalité entre eux. » Une femme, deux hommes, une forêt canadienne… En guise de clin d’œil à ce triangle amoureux avec cette fois une dimension homosexuelle, Xavier Dolan ressort du grenier Le Temps est Bon. La scène filmée au ralenti devient culte.

« Cela m’a touché, surpris et rassuré de voir un jeune artiste indiscutablement crédible assurer la pérennité de cette chanson », analyse Stéphane Venne. Véritable succès en France, le film propulse immédiatement la chanson hors des forêts québécoises et se retrouve dans l’hexagone et les soirées de la capitale.

« C’est un tube mec, n’y touche plus »

En 2012, Jérôme Vildaer a 33 ans. Connu sous le blase de Degiheugi, il est dj trip-hop, spécialiste du scratch. Un jour, un ami canadien lui balance un titre pour le mixer et éventuellement rapper dessus. « A l’époque, le titre n’était pas du tout connu en France. Je ne connaissais pas non plus. J’ai fait une espèce de maquette en une heure pour m’amuser et je lui ai envoyé en lui disant : “Je n’y arrive pas, j’ai fait un truc marrant, mais pas terrible”. J’avais laissé le refrain tel quel, et complètement déstructuré et rejoué les couplets. Lui, me répond : “C’est un tube mec, n’y touche plus, et je ne veux même plus chanter dessus”. J’étais étonné… », lâche-t-il.

Suivant les conseils de ses proches, il décide de faire figurer ce titre sur son album Dancing Chords and Fireflies pressé en 300 exemplaires et disponible en téléchargement gratuit. « C’était artisanal tout ça », rigole l’homme de 40 ans. Mais son Temps est Bon est publié sur YouTube par un internaute, « un grec apparemment », dit-il, et dépasse très vite un million de vues jusqu’à devenir un moment incontournable de ses concerts. « La première fois que je l’ai jouée en concert, quand tout le monde chantait en chœur, j’ai vraiment compris l’engouement… J’ai pas du tout anticipé, maîtrisé le truc, ça m’a clairement dépassé », reprend-il. Au bout de quelques années, elle avait atteint 8 millions de vues. Avant d’être soudainement retirée de toutes les plateformes. Et pour cause.

« Nous avons commencé à nous la réapproprier, la chanson devenait un hymne »

En 2016, Nicolas Boisseleau, Arnaud Bonet et Pierre Della Monica n’ont pas encore 30 ans, sont amis et forment le collectif Bon Entendeur , spécialisé dans les mixtapes. Durant cet été, lors d’une tournée, le groupe s’entiche de Le Temps est Bon version originale en guise d’ouverture de set. « Nous avons commencé à nous la réapproprier. La chanson devenait un hymne et elle nous plaisait. Elle est très avant-gardiste, elle traite de polyamour. Il y a une légèreté, une liberté, une insouciance auxquelles on s’associe », explique à 20 Minutes Nicolas Boisseleau. Le groupe décide de créer sa propre version, « plus dansante », et la publie sur YouTube. Face au succès, Bon Entendeur décide de faire les « choses dans les règles » et de demander les droits et les autorisations à l’auteur-compositeur, l’interprète et ayant droit.

A l’été 2018, le manager du groupe fonce sur les terres natales de la chanson, au Québec. Et retrouve la piste de Stéphane Venne et surtout celle d’Isabelle Pierre (via l’annuaire !) aujourd’hui représentée par un ayant droit. Un accord est alors trouvé entre les parties pour exploiter la chanson, caution financière à l’appui. « J’ai accepté. Qui suis-je pour discuter ce que font des artistes français pour un auditoire français ? », commente Stéphane Venne. La version officielle et « légale » de Le Temps est Bon par Bon Entendeur, signé chez Columbia, sort dans les bacs, avec un clip léché. La version de Degiheugi est retirée illico de toutes les plateformes. « Fin de l’histoire », réagit-il. Les membres de Bon Entendeur connaissaient-ils sa version ? « Sûrement », avance-t-il.

Interrogé sur la situation, Nicolas Boisseleau répond : « Oui, nous connaissions sa version. Mais elle était différente. Plus saccadée. Et nous avons fait les demandes pour notre version, pour être dans les clous. Il nous en a voulus. On le regrette car on ne se satisfait pas de cette situation. On a cherché à le joindre mais nous n’avons pas eu de réponse. Nous espérons le recroiser », rembobine-t-il. Aujourd’hui, leur chanson avoisine les 25 millions de vues et d’écoute, toutes plateformes confondues. « C’est une chanson qui nous dépasse presque. C’est un ovni qui ne laisse pas de place à nos autres morceaux. En fait, les gens se la sont appropriée », conclut-il. « Il y a un côté quasi-incantatoire », analyse même son créateur, Stéphane Venne. Car au fond, pourquoi un tel engouement autour de ce son ?

« Nous étions amis avant de nous mettre ensemble »

Deux semaines avant leur mariage en Bretagne, Marine et Jean-Christophe, alors âgés de 27 ans, passent une soirée dans leur bar préféré du Finistère Sud. Les enceintes crachent Le Temps est Bon. C’est le déclic. « On avait trouvé notre chanson d’entrée de mariage ! Elle représentait le soleil, les copains et surtout le fait que nous étions amis avant de nous mettre ensemble », se souvient-elle. C’était il y a bientôt cinq ans. Mais la tendance se poursuit.

Erwan, DJ pour l’entreprise Deminuit le confirme. Depuis l’année dernière et « surtout cette année », difficile d’échapper à cette chanson – qui passe depuis peu à la radio – lors de grandes occasions comme les mariages. « Nous la diffusons principalement au cocktail quand les gens sont dehors au soleil. Tout le monde connaît l’air maintenant. Ça s’adressait à un public très “parisien, trentenaire, branché”, mais maintenant elle a touché tout le monde », détaille-t-il. « C’est devenu un classique », loin de ses terres ?

Olympia complet et vie en reclus

Stéphane Venne vit toujours à Montréal. Il aimerait que d’autres de ses titres connaissent la même trajectoire. Il n’écoute plus Le Temps est Bon mais analyse son renouveau à la française. « Comme quoi la qualité première d’une chanson est d’être chantante, et non de refléter des personnalités ou des concepts », philosophe-t-il. Quant à Isabelle Pierre, elle vit en reclus, à 45 minutes de Montreal, bien loin de l’agitation de l’industrie musicale. Avec Stéphane Venne, ils ne se sont pas parlé depuis 50 ans.

De son côté, Degiheugi se consacre actuellement à son prochain album prévu pour 2020. « Cette histoire m’a fait beaucoup relativiser aussi sur la musique, car au final, c’est un titre que je n’aimais pas vraiment, qui a fait le plus de vues sur YouTube pour moi. C’est la magie de la plateforme. Un peu comme une vidéo de chat… Ça a peu d’intérêt, mais ça à le pouvoir de te rendre célèbre », conclut-il. Le groupe Bon Entendeur affiche, lui, un Olympia complet , un Zénith les prochains mois, des dates à Londres et un passage à Montréal où la chanson a toujours son succès.

Car ce titre – dans l’une ou l’autre des versions – devrait encore cet été 2019, résonner dans des écouteurs, au boulot, dans le métro, à l’apéro et faire vibrer sur des pistes de danse, dans un lit ou sur la plage, un public seul, avec deux amis, ou plus si affinités. Dam dam tatam.

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